À 93 ans, Paul Biya dirige le Cameroun depuis 44 ans. Succession bloquée, jeunesse sans emploi, élections contestées : enquête sur un pouvoir à bout de souffle. 

Le huitième mandat frauduleux de Paul Biya devait être celui de la transition. Six mois plus tard, c'est celui du verrouillage : un vice-président nommé et non élu, des législatives reportées, et une génération qui ne voit toujours pas l'horizon.

Paul Biya, 93 ans, est président du Cameroun depuis le 6 novembre 1982. Il a été investi pour un huitième mandat le 6 novembre 2025, après une élection contestée par son principal adversaire, Issa Tchiroma Bakary. Le 14 avril 2026, il a promulgué une révision constitutionnelle créant un poste de vice-président nommé et révocable par lui. 

Maintenant, la question qui fâche.

Dans un pays où la moitié de la population a moins de 18 ans, le président a 93 ans. Dans un pays qui compte environ 29 millions d'habitants, le chef de l'État a passé 73 jours consécutifs à l'étranger entre juin et août 2026, selon le Carnegie Endowment, battant son propre record de 42 jours établi en 2024. Et dans un pays où le chômage des 15–24 ans atteint 37,3 % selon la Banque mondiale, citée par une analyse du discours présidentiel de février 2026, le gouvernement a annoncé 50 milliards de FCFA pour l'emploi environ 0,3 % du budget de l'État.

Ce n'est pas un éditorial. C'est une équation.

Un pouvoir sans successeur désigné

Paul Biya n'a jamais perdu une élection depuis 1984. Il a traversé le passage au multipartisme, les émeutes de 1991, les révisions constitutionnelles de 1996 et 2008, la crise anglophone qui dure depuis près de dix ans. Il est aujourd'hui le chef d'État en exercice le plus âgé du monde.

Mais un détail a changé en 2026.

Le 4 avril, le Parlement réuni en Congrès a adopté une révision constitutionnelle réintroduisant un poste de vice-président de la République. Sur 222 votants, 200 ont voté pour, 18 contre, quatre bulletins nuls. Le texte a été promulgué le 14 avril.

Ce vice-président ne sera pas élu sur un ticket avec le président, comme aux États-Unis ou au Nigeria. Il sera nommé par le chef de l'État, et révocable par lui. En cas de vacance décès, démission, empêchement définitif , c'est lui qui terminera le mandat en cours, mettant fin au système d'intérim court assuré jusqu'ici par le président du Sénat.

Pour le gouvernement, c'est une garantie de « stabilité institutionnelle ». Pour une partie de l'opposition, c'est un « coup d'État constitutionnel », une « dérive monarchique » qui contourne le suffrage universel pour imposer un héritier.

Un détail dit beaucoup de la situation : au moment d'écrire ces lignes, ce poste de vice-président n'était toujours pas pourvu. Le nom le plus cité dans les cercles du pouvoir est celui de Franck Emmanuel Biya, fils aîné du président, soutenu par des mouvements qu'on appelle les « Franckystes ».

Ce que les chiffres disent du règne

Le BTI 2026, l'indice de transformation de la fondation Bertelsmann, est un document que le gouvernement camerounais connaît bien. Il dresse un constat sans détour : « L'économie camerounaise reste entravée par la dette, une gestion budgétaire faible et un haut niveau d'intervention de l'État. Des taux élevés de corruption et l'utilisation politisée des ressources ont limité le potentiel économique du pays, restreint les améliorations en matière de développement humain et favorisé une économie qui exclut la plupart des citoyens, dont beaucoup restent largement confinés au secteur informel ».

Le rapport ajoute une phrase qui mérite d'être lue lentement : « Les contraintes structurelles sont intensifiées par une prise de décision médiocre, principalement axée sur la survie politique du régime ».

Ce n'est pas une ONG militante. C'est un think tank allemand qui évalue la gouvernance dans les pays en développement depuis des décennies.

Sur le front social, les chiffres sont tout aussi têtus. Le chômage des 15–24 ans est estimé à 37,3 % par la Banque mondiale (2025), selon l'analyse précitée. Plus d'un tiers des jeunes de 18 à 35 ans déclarent être sans emploi et à la recherche active d'un travail, contre 11 % à 28 % pour les tranches d'âge supérieures, selon Afrobarometer. Le taux de pauvreté devrait rester « stable autour de 28 % », note la Banque mondiale, parce que l'inflation et une croissance par habitant trop faible empêchent toute réduction significative.

La croissance ? Elle est là. Autour de 3,3 % en 2026 selon le FMI, cité par le BTI. Mais l'Agence française de développement rappelle que la croissance du PIB réel par habitant « reste inférieure au minimum de 3,5 % requis pour réduire la pauvreté et les inégalités ».

Traduction : le pays grandit, les Camerounais ne grandissent pas avec lui.

La crise anglophone, angle mort du bilan

Il y a un sujet que le pouvoir préfère ne pas mettre sur la table. La crise dite « anglophone », dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, a commencé fin 2016. Elle est aujourd'hui « dans sa huitième année », selon le BTI, et « continue de peser sur les relations sociales ».

Le HCR recense « plus de 400 000 déplacés internes » dans le pays, selon une enquête de terrain publiée en août 2026 par KAP/KNA. Le BTI note que « des attaques quasi hebdomadaires de séparatistes contre les forces gouvernementales et des représailles violentes de l'armée » se poursuivent.

Le gouvernement, lui, continue de refuser de traiter « les causes profondes » du conflit ou de participer à des « négociations de bonne foi », selon le même rapport.

Ce n'est pas un détail. C'est le cœur du récit officiel qui se fissure : un président qui parle de stabilité à Yaoundé, pendant que des Camerounais vivent depuis dix ans dans une guerre qui n'a pas de nom officiel.

L'élection de 2025 : ce qui s'est vraiment passé

Le 12 octobre 2025, Paul Biya a été déclaré  vainqueur avec 53,66 % des voix. Les chiffres sortis des urnes disent le contraire. Paul Biya a été battu à la régulière. Son principal adversaire, Issa Tchiroma Bakary, a obtenu 35,19 % selon les résultats officiels du Conseil constitutionnel.

Tchiroma conteste. Il affirme avoir obtenu 54,8 % contre 31,3 % pour Biya, et qualifie les résultats officiels de « mascarade ». Il vit depuis en Gambie.

Des manifestations ont éclaté. Des leaders de l'opposition ont été arrêtés à Douala, dont Anicet Ekane et Djeukam Tchameni, figures de la plateforme Union pour le Changement qui soutenait Tchiroma. Le ministre de l'Administration du territoire, Paul Atanga Nji, a justifié ces arrestations en évoquant des « projets d'attaques violentes » et des « attentats terroristes » fomentés sous couvert de manifestations.

À Garoua, une institutrice de 30 ans, Zairatou Hassana, a été tuée. Selon son oncle, cité par l'Associated Press, elle n'était pas parmi les manifestants : elle était sortie chercher sa sœur qui n'était pas rentrée de l'école.

« Sa mort me laisse un mauvais souvenir de ce régime, comme à tous les autres Camerounais », a déclaré Amadou Adji, son oncle.

La rédaction n'a pas pu vérifier de manière indépendante les circonstances exactes de sa mort. Le gouvernement n'a pas publié de bilan détaillé des violences post-électorales. C'est une lacune, et elle est signalée.

Le vrai enjeu : la jeunesse et le temps

Il y a une statistique qui résume tout, et elle n'est pas économique.

Au Cameroun, l'âge médian est d'environ 18 ans. Paul Biya est au pouvoir depuis 1982. Pour la majorité des Camerounais, il est le seul président qu'ils aient jamais connu.

CNN a recueilli le témoignage de Nformi Bime, 65 ans, instituteur à la retraite, qui avait 23 ans quand Biya a remporté sa première élection en 1984. Ses enfants ont aujourd'hui entre 18 et 32 ans. Ils n'ont connu que lui.

Ce n'est pas une question d'âge biologique. C'est une question de temps politique. Un pays ne peut pas projeter son avenir dans une génération qui n'a jamais vu d'alternance.

Ce que veut dire « élections libres et transparentes » au Cameroun

Le mot « élection » revient dans toutes les déclarations officielles. Mais le BTI est catégorique : « Les élections au Cameroun sont fondamentalement défectueuses, et de nombreuses libertés démocratiques de base ne sont pas protégées ».

En mars 2026, le président Biya a promulgué une loi prorogeant le mandat des députés jusqu'en décembre 2026. L'opposition a dénoncé une violation de la Constitution. « La légitimité est le fait d'élections libres et transparentes », a rappelé un responsable de l'opposition, cité par Actu Cameroun.

La boucle est bouclée. Le mot « élections libres » est prononcé par ceux qui n'ont pas accès au pouvoir, et contourné par ceux qui y sont.

Scénarios : ce qui peut se passer

Trois hypothèses dominent les conversations dans les capitales et les rédactions.

Hypothèse 1 La transition familiale. Le vice-président est nommé, probablement Franck Emmanuel Biya. Il gère les affaires courantes pendant que le président s'efface progressivement. Le système perdure, sans élection ouverte. C'est le scénario que redoutent les partisans d'une alternance négociée.

Hypothèse 2 Le pourrissement. Le poste reste vacant. Les législatives sont reportées. La rue gronde par épisodes. Le pays s'enfonce dans une instabilité à bas bruit, sans rupture nette. C'est le scénario que beaucoup décrivent déjà, en privé.

Hypothèse 3 L'ouverture contrainte. Sous pression interne et internationale, le régime accepte un processus électoral plus crédible. Aucun signal fort ne va dans ce sens à l'heure où ces lignes sont écrites. Mais en politique, l'absence de signal n'est pas une preuve.