Vidéo virale à Bafang : documents arrachés, délégué du cadastre muté, 12 millions FCFA en question. Ce que révèle l’affaire.

Une vidéo montre le garde du corps d’un député arrachant des documents fonciers des mains du délégué départemental du MINCAF à Bafang. Le ministre Henri Eyebe Ayissi a muté l’agent. Mais derrière la sanction, une question : l’État camerounais peut-il encore arbitrer le foncier sans que la force ne prenne le dessus ?

Le litige portait sur le titre foncier de la mairie de Bafang. Une commission d’arbitrage avait réuni le préfet du Haut-Nkam, le sous-préfet, le député, le maire, le chef supérieur et le délégué du cadastre. Un accord avait été signé. Il ne manquait plus que l’estampille du chef.

C’est à ce moment précis que tout a basculé.

Un arbitrage, une chefferie, un document

Bafang, Haut-Nkam. Un litige foncier oppose depuis des années la municipalité à plusieurs acteurs locaux autour du titre foncier de la mairie. Pour tenter de le solder, une commission officielle d’arbitrage est constituée sous l’égide des autorités territoriales.

Autour de la table : le préfet du Haut-Nkam, le sous-préfet, le député Pierre Kwemo, le maire de Bafang, le chef supérieur et le délégué départemental du MINCAF, Zo’o Joseph Séverin. Des négociations s’engagent. Un accord est trouvé. Toutes les parties prenantes signent les documents, sauf le chef supérieur, qui attend les représentants dans son palais pour apposer l’ultime estampille.

La scène qui suit, à la chefferie, a été filmée et diffusée sur les réseaux sociaux.

Ce que la vidéo montre

La séquence montre le garde du corps du député Pierre Kwemo arrachant de force un document des mains du délégué départemental Zo’o Joseph Séverin. Le fonctionnaire est insulté et maltraité. La scène se déroule devant témoins, dans l’enceinte de la chefferie.

Ce que la vidéo ne montre pas : le motif exact de la rétention. Deux versions s’affrontent.

Les versions qui s’opposent

Version rapportée par des sources locales : après avoir recueilli la signature du chef supérieur, le délégué aurait tenté de conserver l’ensemble des copies signées, empêchant les autres parties d’en obtenir des exemplaires. Le garde du corps serait intervenu pour récupérer des documents que le fonctionnaire refusait de restituer.

Ce que cette version implique : si le délégué retenait les documents, c’était peut-être pour introduire ultérieurement des modifications dans le dossier. Des indiscrétions font état d’un projet d’introduction d’« ayants droit fictifs » avant la transmission finale. Ces allégations restent à établir.

Version défendue par le camp du député : l’intervention du garde du corps visait à empêcher un fonctionnaire de confisquer des actes officiels signés par toutes les parties. Une source proche du dossier parle d’un « réflexe de protection » face à une rétention jugée suspecte.

Ce que personne ne conteste : la violence de la scène. Un garde du corps, même pour récupérer un document, n’a pas à maltraiter un fonctionnaire de l’État devant témoins.

Les 12 millions FCFA : allégation ou fait établi ?

C’est le chiffre qui circule dans toutes les conversations à Bafang. Selon des sources concordantes, le délégué Zo’o Joseph Séverin aurait perçu 12 millions de FCFA en espèces, qualifiés sur un récépissé de « frais d’honoraires et débours pour les opérations de terrain ».

Le secteur foncier est, au Cameroun, l’un des plus perméables aux paiements informels. Le rapport 2025 de la CONAC, présenté le 8 octobre 2026, place le foncier parmi les domaines les plus touchés par la corruption, avec plus de 10 520 dénonciations enregistrées. La Cour suprême elle-même a dénoncé, lors de la rentrée judiciaire du 25 février 2026, des pratiques « malsaines » au sein du MINCAF, allant jusqu’à évoquer des titres fonciers retirés puis rétablis à plusieurs reprises.

La mutation : sanction ou écran de fumée ?

Le 16 octobre 2026, le ministre Henri Eyebe Ayissi signe une décision d’affectation d’urgence. Zo’o Joseph Séverin est démis de ses fonctions à Bafang et muté dans le département du Nkam.

Ce que la décision dit : une mutation. Pas une suspension. Pas une révocation. Pas une mise en examen.

Ce que l’opinion locale en retient : une sanction disciplinaire déguisée, destinée à éteindre le scandale populaire plutôt qu’à sanctionner sur le fond les pratiques dénoncées. À Bafang, personne ne croit à une simple affectation.

La question est simple : si le délégué n’a rien fait de répréhensible, pourquoi le muter en urgence ? Et s’il a quelque chose à se reprocher, pourquoi ne pas ouvrir une enquête ?

Ce que cette affaire dit du MINCAF

Le ministère des Domaines, du Cadastre et des Affaires foncières n’en est pas à son premier scandale. En novembre 2025, Henri Eyebe Ayissi avait déjà suspendu 25 responsables du cadastre pour faute professionnelle grave. En février 2026, la Cour suprême a publiquement dénoncé la corruption dans la gestion des titres fonciers, en présence du ministre lui-même. En mars 2026, un arrêté ministériel en rapportait un autre, créant une cacophonie juridique dans la gestion du foncier.

Le problème n’est pas un délégué. Le problème est un système.

À Douala, le litige des 939 hectares de Dikolo a exproprié des dizaines de familles dans des conditions contestées. Dans le Wouri, le conservateur foncier a annulé un titre de 289 hectares à Japoma en juillet 2025. À Nsappé, un titre foncier annulé par la justice en juin 2026 continuait d’être vendu en août 2026. À Douala toujours, le titre de l’hôtel de « Claude le Parisien » a été annulé en février 2026 : un terrain acheté 29 millions FCFA en valait 10 milliards.

Chaque fois, les mêmes ingrédients : des documents, de l’argent, des arbitrages opaques, et des fonctionnaires qui changent d’affectation.

Ce que cela coûte

Le foncier n’est pas qu’une affaire de cadastre. C’est une affaire de confiance. Chaque titre contesté, chaque document arraché, chaque mutation douteuse envoie un signal aux investisseurs, aux propriétaires, aux citoyens : au Cameroun, un papier signé ne vaut que ce que celui qui le détient veut bien lui faire valoir.

Le préjudice lié à la corruption est estimé par la CONAC à environ 6,7 milliards de FCFA pour le seul exercice 2025. Ce chiffre ne dit rien des blocages, des chantiers arrêtés, des ventes annulées, des années de procédure.

Le délégué est muté. Le député n’a pas été inquiété. Le document arraché a-t-il été restitué ? Aucune source ne le confirme. Une enquête a-t-elle été ouverte ? Aucune communication officielle ne l’indique.

La question qui reste : combien de Bafang avant que le système ne change ?


Pourquoi le garde du corps du député Pierre Kwemo a-t-il arraché un document à Bafang ?
Selon des sources locales, le délégué départemental du MINCAF retenait les copies signées d’un accord foncier, empêchant les autres parties d’en obtenir des exemplaires. Le garde du corps est intervenu pour les récupérer. Cette version n’a pas été confirmée par une enquête officielle.

Le délégué du cadastre de Bafang a-t-il été sanctionné ?
Il a été muté dans le département du Nkam par une décision du ministre Henri Eyebe Ayissi le 16 octobre 2026. Cette mutation est perçue localement comme une sanction disciplinaire déguisée, mais aucune procédure disciplinaire publique n’a été engagée.

Les 12 millions de FCFA ont-ils été payés ?
L’existence d’un récépissé mentionnant cette somme pour « frais d’honoraires » a été rapportée par des sources concordantes, mais aucun document n’a été rendu public et aucune enquête n’a confirmé ce paiement à ce jour.

Le MINCAF est-il un ministère corrompu ?
La CONAC et la Cour suprême ont documenté des pratiques de corruption régulières dans la gestion des titres fonciers au Cameroun. Le MINCAF est régulièrement cité parmi les administrations les plus touchées. Cela ne signifie pas que tous ses agents sont corrompus, mais le système est structurellement vulnérable.