Djeukam Tchameni a plaidé « coupable » devant le tribunal militaire de Yaoundé. Récit d'une plaidoirie qui retourne l'accusation et défie le régime camerounais.
Inculpé d'atteinte à la sûreté de l'État et passible de la perpétuité, l'opposant camerounais a transformé son procès en réquisitoire contre le pouvoir, revendiquant chaque fait qui lui est reproché comme un titre de légitimité démocratique.
Il s'appelle Dominique Djeukam Tchameni. Il a 64 ans. Il est détenu depuis la nuit du 24 octobre 2025 à la prison centrale de Kondengui, à Yaoundé. Et vendredi 31 octobre, devant le tribunal militaire de la capitale, il a prononcé un mot que personne n'attendait : « coupable ».
Pas coupable des faits qui lui sont reprochés. Coupable d'avoir été premier de sa classe. Coupable d'avoir créé le premier micro-ordinateur africain résistant à la chaleur. Coupable d'avoir fondé un parti politique en 1986, quand le Cameroun vivait encore sous le règne du parti unique. Coupable, dit-il, d'avoir « consacré sa vie à ce pays ».
Le texte de sa plaidoirie, dont l'authenticité n'a pas pu être confirmée de manière indépendante par une source judiciaire, circule depuis sur les réseaux sociaux camerounais. Nous l'avons lu. Il mérite mieux qu'un post viral. Il pose une question que le régime de Paul Biya préférerait éviter : que reste-t-il d'un procès quand l'accusé revendique les faits qu'on lui impute ?
Le 24 octobre 2025, une arrestation sans mandat
Il est un peu plus de 18 heures à Douala, ce vendredi 24 octobre 2025. Des hommes en uniforme entrent au domicile de Djeukam Tchameni. Ils n'ont ni mandat d'amener, ni mandat de perquisition, affirme la défense. La scène est décrite dans plusieurs récits concordants de proches et d'avocats, recoupés par Africa-Press et Jeune Afrique.
Le même soir, Anicet Ekane, dirigeant du MANIDEM et coaccusé, est interpellé à Douala. Les deux hommes sont transférés à Yaoundé. Djeukam Tchameni passe par le Secrétariat d'État à la Défense (SED), une structure régulièrement dénoncée pour ses conditions de détention, avant d'être inculpé le 5 décembre 2025 pour « atteinte à la sûreté de l'État » et écroué à Kondengui.
Ce que l'on sait, avec certitude : l'arrestation intervient deux jours avant la proclamation des résultats officiels de la présidentielle du 12 octobre, remportée par Paul Biya avec 53,66 % des voix selon le Conseil constitutionnel. Djeukam Tchameni soutenait Issa Tchiroma Bakary, le candidat qui s'était autoproclamé vainqueur et dont le recours a été rejeté.
« Aucune plainte, aucun dossier », dénonce la défense
Me Hyppolite Meli, avocat de la défense, a des mots durs. « Il n'y a aucune plainte, aucun dossier et ils n'ont rencontré le moindre juge », a-t-il déclaré à Jeune Afrique, repris par Africa-Press. Il ajoute : « On les interpelle avant de chercher les indices qui peuvent les inculper ».
La procédure soulève une question de droit élémentaire. Le tribunal militaire est compétent pour les infractions militaires. Les faits reprochés à Djeukam Tchameni organisation d'une coalition politique, participation à une élection, contestation de résultats relèvent-ils du code de justice militaire ? La défense conteste la légitimité même de la juridiction. Ce n'est pas une première au Cameroun. Mais le contexte de l'après-12 octobre rend la question plus brûlante.
RFI rapporte que l'ordonnance de prolongation de détention, signée en juin 2026, a fait évoluer la qualification des infractions : on y parle désormais d'« atteinte à la sûreté extérieure de l'État, de propagation de fausses nouvelles, de révolution ». L'avocat Jean Joseph Claude Siewe parle d'« illégalité la plus totale ».
Un homme qui retourne l'accusation
La plaidoirie elle-même le document que nous analysons est construite comme un miroir. À chaque chef d'accusation, Djeukam Tchameni oppose un fait de sa biographie.
On lui reproche la rébellion ? Il rappelle qu'il a été « Major de promotion à l'Université de Yaoundé en 1982 », titulaire d'un MBA de l'Université de Houston, passé par George Washington University et un programme conjoint MIT-Columbia. On lui reproche d'avoir troublé l'ordre public ? Il évoque INTELAR, sa société de services informatiques créée à Douala en 1986, et RAMSES, ce micro-ordinateur « résistant à la chaleur, à la poussière et à l'humidité » qu'il présente comme le premier ordinateur tropicalisé d'Afrique un fait corroboré par Wikipédia et Camer.be.
On lui reproche d'avoir conspiré contre l'État ? Il cite la création, en 1979, du CERCA avec Achille Mbembe, puis CAP Liberté en 1991, l'Union pour le Changement en 1992, et enfin l'UPC 2025 aux côtés d'Anicet Ekane.
« Je suis coupable d'avoir refusé la médiocrité intellectuelle », écrit-il. « Coupable d'avoir rêvé grand pour le Cameroun et l'Afrique. »
Le procédé est rhétorique. Mais il produit un effet : il déplace le procès. Ce n'est plus l'homme qui est jugé. C'est le régime qui a construit l'accusation.
Ce que le dossier ne contient pas
La plaidoirie mentionne des perquisitions sans mandat, une école appartenant à son épouse « dévalisée par des hommes armés », et des journalistes proches du pouvoir qui auraient évoqué la découverte de « chars d'assaut, de kalachnikovs, de drogue » des éléments qui, selon l'auteur du texte, ne figurent pas dans le dossier d'accusation.
Ces affirmations ne sont pas vérifiées par une source indépendante. Elles reposent sur la seule parole de l'accusé. Nous les rapportons comme telles.
En revanche, un fait est documenté : Anicet Ekane, coaccusé et figure historique de l'opposition camerounaise, est mort en détention en décembre 2025. Son décès a suscité des inquiétudes sur l'état de santé de Djeukam Tchameni, alors que la défense et la famille d'Ekane dénonçaient un défaut de soins. Depuis, la détention provisoire de Tchameni a été prolongée jusqu'au 5 décembre 2026.
Le contexte : Une crise post-électorale documentée
Il faut replacer ce procès dans son décor. Après la proclamation de la victoire de Paul Biya le 27 octobre 2025, des manifestations éclatent dans plusieurs villes. Human Rights Watch documente une répression meurtrière : « Les autorités du Cameroun ont répondu aux manifestations généralisées menées par l'opposition à la suite de l'élection du 12 octobre par une force létale et par des arrestations massives ».
L'organisation, qui dit s'appuyer sur vingt entretiens, évoque l'usage de gaz lacrymogènes et de balles réelles. Xinhua, citant des sources officielles, fait état de 20 morts et 1.243 interpellations dans cinq régions. L'opposition, elle, avance le chiffre de 55 morts, selon HRW. Ces chiffres divergent. Ils disent au moins une chose : la crise n'est pas une abstraction.
C'est dans ce contexte que Djeukam Tchameni est jugé. Non pas pour avoir pris les armes. Mais pour avoir organisé une coalition, choisi un candidat commun, et refusé d'accepter le résultat officiel.
« Condamnez-moi » : la stratégie du sacrifice
La fin de la plaidoirie est un passage que peu d'accusés osent écrire. Djeukam Tchameni ne demande pas l'acquittement. Il demande la perpétuité.
« Qu'il me soit retiré à jamais le privilège de subir cette dictature féroce : son administration corrompue, sa presse bâillonnée, sa justice aux ordres, sa jeunesse sans emploi, ses routes cabossées, ses ordures jonchant les rues, ses hôpitaux sans médicaments. »
Puis vient la phrase qui circule le plus : « Condamnez-moi aujourd'hui. L'Histoire, elle, m'acquittera. »
La défense a-t-elle été prononcée exactement dans ces termes ? Le document fourni ne porte pas de mention de source judiciaire. Mais sa diffusion massive sur les réseaux sociaux camerounais, et sa reprise par des médias comme Camer.be et Africa-Press, en font un objet politique à part entière. Qu'il soit authentique ou non, ce texte est devenu un acte de parole publique.
Djeukam Tchameni est-il vraiment en prison ?
Oui. Il est détenu à la prison centrale de Kondengui depuis décembre 2025, après un passage au Secrétariat d'État à la Défense. Sa détention provisoire a été prolongée jusqu'au 5 décembre 2026.
De quoi est-il accusé exactement ?
D'« atteinte à la sûreté de l'État ». La qualification a évolué vers « atteinte à la sûreté extérieure de l'État, propagation de fausses nouvelles et révolution », selon l'ordonnance de prolongation citée par RFI.
A-t-il été jugé ?
Non. Il est en détention provisoire. Aucun procès au fond n'a encore été tenu à notre connaissance. La procédure devant le tribunal militaire a donné lieu à un renvoi pour complément d'enquête en octobre 2025.
La plaidoirie est-elle authentique ?
Nous n'avons pas pu la vérifier auprès du greffe du tribunal ou de la défense. Elle est reproduite ici comme un document circulant, avec les réserves d'usage.