« Rip Monsieur le Président » : l'hommage qui est en réalité un réquisitoire
© Camer.be : Onana Nestor | 05 oct. 2026 11:52:00 | 755Dans une lettre d'adieu d'une rare intensité, Me Hippolyte BT Meli rend hommage à Clément Atangana tout en accusant le Conseil constitutionnel d'avoir protégé le pouvoir exécutif au détriment des droits du peuple camerounais.
Clément Atangana est mort dimanche 4 octobre 2026 à Paris, à 85 ans. Il était le premier président du Conseil constitutionnel du Cameroun, nommé par Paul Biya en février 2018. Mais ce que Me Hippolyte BT Meli retient de son passage, ce n'est pas l'hommage d'usage. C'est une phrase : « Vous avez choisi Créon, j'ai choisi Antigone. » Dans une lettre rendue publique lundi, l'avocat camerounais dresse un bilan sans concession : recours systématiquement rejetés, décisions incohérentes, procédures éteintes par la mort. Une lettre qui dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas.
Le décès d'un magistrat, la fin d'une époque
Clément Atangana est décédé le dimanche 4 octobre 2026, aux environs de 5h22, à l'hôpital américain de Neuilly-Paris, où il avait été évacué en urgence sanitaire quelques jours plus tôt. Né le 20 septembre 1941 à Ekoumeyeck, dans l'arrondissement de Ngomedzap, il avait intégré la magistrature en décembre 1968 après un passage par l'ENAM et l'Institut international d'administration publique de Paris. Son parcours est celui d'un serviteur de l'État : procureur général près la cour d'appel de Garoua, président de la cour d'appel de Yaoundé, conseiller à la Cour suprême. Puis, en février 2018, un décret présidentiel le hisse à la tête du tout nouveau Conseil constitutionnel. Sept ans plus tard, il meurt en fonction.
La lettre qui brise le silence
Me Hippolyte BT Meli n'a pas attendu. Dès l'annonce du décès, l'avocat figure connue du barreau camerounais et défenseur du MRC de Maurice Kamto a publié une lettre d'adieu qui circule massivement sur les réseaux sociaux depuis lundi. Le texte commence comme un hommage : « Rip Monsieur le Président ! On ne peut plus rien. Même les différends portés devant les Tribunaux s'éteignent. »
Mais très vite, le ton change. Me Meli rappelle qu'une procédure pénale visant Clément Atangana était encore pendante devant la Cour d'appel du Centre, à Yaoundé. « La procédure pénale qui était encore pendante devant la Cour d'appel du Centre siégeant à Yaoundé s'évapore à votre égard », écrit-il. Il précise que cette procédure ne relevait pas d'une animosité personnelle : « Elle concernait l'intérêt général, pour le compte des citoyens s'estimant victimes d'excès et du dysfonctionnement des institutions de la République. »
« Avocat-conseil du pouvoir exécutif »
Le cœur de la lettre est une accusation grave. Me Meli soutient que le Conseil constitutionnel, sous la présidence d'Atangana, a cessé d'être un arbitre impartial pour devenir un auxiliaire de l'exécutif. « Le Conseil Constitutionnel a choisi de se muer en Avocat-Conseil du pouvoir exécutif, donc il est devenu une partie des litiges contre les victimes des excès », écrit l'avocat.
Il évoque des recours systématiquement déclarés irrecevables ou rejetés pour incompétence. « Aucune chance de faire aboutir un recours en régulation du bon fonctionnement des institutions n'a été offerte », déplore-t-il. Une critique qui n'est pas isolée : plusieurs juristes camerounais documentent depuis des années la fermeture du Conseil constitutionnel aux recours citoyens, la saisine étant réservée au président de la République, aux présidents des deux chambres du Parlement, ou à un tiers des députés ou sénateurs.
L'affaire des élections municipales
Me Meli cite un cas précis. Il raconte avoir plaidé, avec d'autres confrères, une procédure demandant au Conseil constitutionnel d'enjoindre le président de la République de convoquer le corps électoral pour les élections municipales, au plus tard le 9 août 2026. En cause : la prorogation du mandat des conseillers municipaux élus en février 2020. Un premier décret présidentiel de juillet 2024 avait déjà prolongé ce mandat jusqu'au 31 mai 2026. Puis un second décret, signé le 4 mai 2026, l'a prorogé jusqu'au 28 février 2027.
Pour l'avocat, le Conseil constitutionnel aurait dû tirer les conséquences juridiques de cette situation. Il ne l'a pas fait. « Le pouvoir du peuple souverain quant à choisir librement ses dirigeants par voie d'élections libres et les sanctionner en temps opportun, venait ainsi d'être définitivement usurpé par le pouvoir exécutif suprême avec la contribution du Conseil Constitutionnel », écrit-il.
Créon et Antigone : la métaphore finale
La lettre se referme sur une image théâtrale, empruntée à Sophocle. « Cher Président, Vous avez choisi Créon, J'ai choisi Antigone. » Créon, le roi qui impose sa loi. Antigone, celle qui refuse de plier devant l'autorité quand elle est injuste. En une phrase, Me Meli résume un clivage qui dépasse sa personne : celui entre la raison d'État et les droits des citoyens.
« Je reste votre confrère du côté des citoyens contre la société qui les écrase », conclut-il.
Un héritage qui divise
La mort d'Atangana ne clôt pas le débat. Elle l'ouvre. D'abord parce que la succession à la tête du Conseil constitutionnel n'est pas réglée : l'article 51 de la Constitution prévoit un remplacement par l'autorité qui avait désigné le membre décédé en l'occurrence le président de la République mais ne fixe aucun délai. Ensuite parce que les recours pendants, notamment celui du MRC sur la prorogation des mandats municipaux, pourraient être affectés par cette vacance. Enfin parce que la lettre de Me Meli pose une question qui n'a rien de théorique : à quoi sert un Conseil constitutionnel qui ne protège pas les droits du peuple qu'il est censé servir ?
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