Paul Biya « bien portant » : et le Cameroun, il va bien ?
© Camer.be : Avec Thierry Biassi | 28 oct. 2026 12:10:00 | 373Le pouvoir dit Biya « bien portant et au travail ». Onze ans sans Conseil des ministres, un poste de vice-président vacant, une note dégradée : l'État, lui, ne répond plus.
Le 16 octobre 2026, Samuel Mvondo Ayolo, directeur du cabinet civil de la présidence camerounaise, a démenti auprès de Jeune Afrique une rumeur de décès de Paul Biya.
« Vous pensez qu'on peut cacher le décès d'un chef d'État ? », a-t-il lancé, assurant que le président « est bien portant et qu'il travaille ».
La phrase est devenue virale. Pas pour ce qu'elle dit de Paul Biya mais pour ce qu'elle ne dit pas du Cameroun.
Depuis, une question circule dans les rédactions et sur X : si le président travaille, sur quoi travaille-t-il ? Le dernier Conseil des ministres présidé par Paul Biya remonte, selon plusieurs médias camerounais, au 15 octobre 2015. Le poste de vice-président, créé en avril 2026 pour organiser la succession, est vacant. Le Conseil constitutionnel a changé de tête en douze jours. Et Fitch a dégradé la note du pays de B à B-, le 16 octobre, en citant explicitement l'incertitude successorale.
Un démenti ne gouverne pas. Un certificat de vie ne remplit pas un hôpital. C'est là que le texte de Thierry Biassi, « humaniste engagé », touche une corde que les communiqués ne savent plus faire vibrer.
Le démenti, et ce qu'il révèle
Tout est parti d'un compte anonyme sur X, « Human Rights Forum », qui a annoncé la mort de Paul Biya le jeudi 15 octobre 2026, sans la moindre preuve. Le post a cumulé des centaines de milliers de vues en quelques heures. Le hashtag RIPPaulBiya a suivi. La présidence a réagi le lendemain.
La séquence est presque ordinaire. Elle se répète à intervalles réguliers depuis des années. En septembre 2024, déjà, une absence prolongée de Paul Biya avait nourri des rumeurs de décès, contraignant le gouvernement à publier un communiqué inhabituel. En septembre 2025, un séjour en Suisse, à l'approche de la présidentielle, avait relancé la machine.
À chaque fois, le même geste : un démenti. À chaque fois, la même question : pourquoi un démenti suffit-il à faire la une, alors qu'aucune image, aucune voix, aucune apparition publique indépendante ne l'accompagne ?
Ce n'est pas une question sur la santé d'un homme de 93 ans. C'est une question sur la nature d'un pouvoir qui ne se montre plus.
Onze ans sans Conseil des ministres : le pays sans pilote
Le dernier Conseil des ministres présidé par Paul Biya s'est tenu le 15 octobre 2015. Trois points à l'ordre du jour : le Plan d'urgence pour la croissance, les préparatifs des CAN 2016 et 2019, une communication du chef de l'État. Une réunion classique. La dernière du genre.
D'autres sources camerounaises situent le dernier Conseil en janvier 2019, juste après le remaniement du 4 janvier. Cette divergence est réelle et doit être signalée : elle montre à quel point la mémoire officielle elle-même est devenue floue. Mais les deux versions convergent sur l'essentiel : le gouvernement camerounais ne se réunit plus en Conseil des ministres depuis des années, pas des mois.
Quatre ministres sont morts en fonction sans être remplacés: Adoum Gargoum (mars 2021), Alim Hayatou (avril 2021), Clémentine Ananga Messina (août 2022), Gabriel Dodo Ndoke (janvier 2023). Deux autres ont démissionné pour se présenter à la présidentielle d'octobre 2025 et n'ont pas été remplacés non plus. Des ministères tournent sans ministre. Des secrétaires d'État expédient les affaires courantes.
Un pays peut-il fonctionner onze ans sans que son exécutif se réunisse ? La réponse est dans les files d'attente des hôpitaux, dans les routes qui ne sont pas refaites, dans les écoles qui recrutent des vacataires faute de titulaires. Elle n'est pas dans un décret signé.
Le Conseil constitutionnel changé en douze jours
Clément Atangana, premier président du Conseil constitutionnel camerounais, est mort le 4 octobre 2026 à l'Hôpital américain de Paris. Douze jours plus tard, le 16 octobre au soir, Paul Biya a nommé Rémy Nama, 69 ans, magistrat hors hiérarchie et figure du sérail puisqu'il a passé trente-deux ans dans l'appareil de la présidence.
Douze jours de vacance à la tête de l'institution chargée de veiller sur la Constitution, à quelques mois des échéances électorales de 2027. Le choix d'un homme du système, formé à l'ENAM, rompu aux rouages du palais, n'est pas anodin. Il ne s'agit pas d'un juriste universitaire comme les prédécesseurs, mais d'un technicien de l'appareil d'État.
La rapidité de la nomination dit une chose : le pouvoir sait nommer quand il le veut. Ce n'est donc pas une question de capacité. C'est une question de priorité.
Le poste de vice-président : créé en avril, vide en octobre
Le 4 avril 2026, le Parlement camerounais, dominé par la majorité présidentielle, a adopté une révision constitutionnelle réintroduisant le poste de vice-président de la République. Paul Biya a promulgué la loi le 15 avril. Le vice-président, nommé par le chef de l'État, doit assurer l'intérim et achever le mandat en cas de vacance du pouvoir.
Six mois plus tard, le poste est toujours vacant.
Cette vacance n'est pas un détail technique. Elle est le signe d'une lutte interne que personne, à Etoudi, ne parvient à arbitrer. Les noms circulent celui de Franck Biya, fils du président, a fait l'objet de faux décrets et de démentis d'agences de fact-checking. Mais aucune nomination ne vient. Le pouvoir a créé l'outil de sa propre succession et ne l'a pas utilisé.
Pourquoi ? Parce que nommer un vice-président, c'est désigner un dauphin. Et désigner un dauphin, dans un système où le président est le seul point fixe, c'est admettre que le point fixe peut bouger.
Fitch : « le problème, ce n'est pas la dette, c'est la confiance »
Le 16 octobre 2026, le jour même du démenti présidentiel, Fitch Ratings a abaissé la note souveraine du Cameroun de B à B-, avec perspective stable. L'agence a cité deux motifs : l'incertitude sur la succession de Paul Biya et la pression croissante sur le financement public.
Le communiqué de Fitch est plus précis que la tribune qui circule sur les réseaux sociaux. L'agence ne dit pas que le Cameroun est surendetté. Elle note que la dette publique reste autour de 42,5 % du PIB, en dessous de la médiane des pays comparables. Mais elle pointe un risque politique : un pays dont le chef de l'État a 93 ans, pas de successeur désigné, et un poste de vice-président créé pour rien.
Les marchés ont réagi immédiatement. Le rendement de l'eurobond 2033 est monté à 10,65 % le 19 octobre, un record. Les obligations camerounaises en dollars ont perdu près de 3 % sur le mois d'octobre, alors que l'indice des obligations émergentes gagnait plus de 1 %.
Dix jours après la dégradation, le 26 octobre, le ministre des Finances Louis Paul Motaze a reçu une délégation de Bank of America Securities à Yaoundé. Le ministère a parlé de « dialogue avec les acteurs des marchés » et de « perspectives macroéconomiques ». La visite n'était pas necessarily liée à une opération de financement immédiate, précise le communiqué. Mais le timing parle de lui-même.
Un pays qui emprunte plus cher que des voisins moins bien notés n'est pas un pays qui inspire confiance. C'est un pays dont la prime de risque inclut désormais le visage de son dirigeant.
La rumeur ne naît pas sur X. Elle naît dans le vide.
Il serait tentant d'accuser les réseaux sociaux. C'est ce que font certains responsables. Mais la rumeur du 15 octobre n'a pas inventé le vide qu'elle est venue remplir. Elle s'est engouffrée dans une absence documentée.
Paul Biya n'a pas été vu en public depuis le Forum sur la coopération Chine-Afrique, début septembre 2025, selon Africa Confidential. Plus d'un an. Le gouvernement a affirmé qu'il était en visite privée à Genève, puis qu'il travaillait depuis Yaoundé. Aucune image indépendante, aucune voix enregistrée, aucune apparition filmée par un média tiers n'est venue corroborer ces affirmations. Le décret signé du 15 octobre, cité par Samuel Mvondo Ayolo comme preuve d'activité, reste un document.
Un document signé prouve qu'une main a signé. Il ne prouve pas qu'un pays est gouverné.
C'est là que le texte de Thierry Biassi trouve sa force : « On ne dément pas le soleil. On ne dément pas ce qui est évident. On dément ce qui fait peur. » La formule est rhétorique, mais elle décrit un mécanisme réel. Un pouvoir qui doit démentir la mort tous les six mois a déjà perdu la bataille de la crédibilité. Il ne gouverne plus par l'évidence. Il gouverne par le communiqué.
Ce que le Cameroun attend, et que personne ne lui donne
Il y a une demande simple, presque naïve, qui circule dans les commentaires sous chaque publication officielle : une photo de cette semaine. Une signature d'hier. Une audience d'aujourd'hui. Une seule.
Ce n'est pas une demande de preuve de vie au sens médical. C'est une demande de preuve de gouvernement. Les Camerounais ne demandent pas à voir Paul Biya respirer. Ils demandent à voir l'État fonctionner.
Or les indicateurs institutionnels, eux, sont publics. Onze ans sans Conseil des ministres (ou sept, selon les sources la divergence elle-même est un symptôme). Un vice-président créé et jamais nommé. Un Conseil constitutionnel changé en douze jours, mais un gouvernement laissé en jachère pendant des années. Une note souveraine dégradée pour cause de succession incertaine.
Ces faits ne sont pas des rumeurs. Ils sont documentés. Ils sont vérifiables. Et ils disent quelque chose de plus grave que la santé d'un homme : la machine étatique camerounaise tourne au ralenti, et personne, au sommet, ne semble pressé de la remettre en marche.
Paul Biya est peut-être bien portant. C'est possible. Mais un président bien portant à la tête d'un État qui ne se réunit plus, qui ne remplace plus ses morts, qui ne nomme pas son successeur et qui emprunte plus cher que ses voisins, ce n'est pas une bonne nouvelle pour le Cameroun. C'est le contraire.
Paul Biya est-il mort ?
Non. Le gouvernement camerounais a démenti cette rumeur le 16 octobre 2026. Aucune source indépendante n'a confirmé ni infirmé son état de santé exact. L'article ne prend pas position sur ce point : il constate une absence publique prolongée et documentée.
Combien de temps le Cameroun est-il resté sans Conseil des ministres ?
Selon plusieurs médias camerounais, le dernier Conseil des ministres présidé par Paul Biya remonte au 15 octobre 2015. D'autres sources évoquent janvier 2019. Cette divergence est signalée : elle montre que même la chronologie officielle est devenue incertaine.
Pourquoi Fitch a-t-il dégradé la note du Cameroun ?
Fitch a invoqué deux motifs principaux : l'incertitude autour de la succession de Paul Biya (93 ans, pas de successeur désigné, poste de vice-président vacant) et la pression croissante sur le financement public. L'agence a précisé que le problème n'était pas le niveau de la dette (42,5 % du PIB) mais la confiance des marchés.
Le poste de vice-président est-il pourvu ?
Non. La fonction a été créée par une révision constitutionnelle adoptée le 4 avril 2026 et promulguée le 15 avril. Six mois plus tard, aucun vice-président n'a été nommé.
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