Le ministre des Finances Louis Paul Motaze a reçu une délégation de Bank of America Securities le 26 octobre, dix jours après que Fitch a abaissé la note souveraine du Cameroun de B à B-. Les rendements de l’eurobond 2033 ont atteint 10,65 %, un record. Le pays n’est pas surendetté. Mais il inspire désormais plus de défiance que des voisins moins bien notés.

Il y a une phrase qui résume tout, et elle ne vient pas d’un opposant. Elle vient de Fitch Ratings lui-même : « Le pays n’est pas surendetté. Le problème, ce n’est pas la dette. C’est la confiance. » Un pays dont la dette publique tourne autour de 42 % du PIB, très en dessous de la médiane des pays comparables, paie aujourd’hui plus cher pour emprunter que la République du Congo, moins bien notée. Ce n’est pas une anomalie de marché. C’est un signal politique.

Une séquence qui ne laisse rien au hasard

Le 16 octobre 2026, Fitch Ratings a abaissé la note souveraine du Cameroun de « B » à « B- », avec perspective stable. La note en monnaie locale a suivi le même mouvement, et le plafond pays est passé de « B+ » à « B ». L’agence a invoqué deux motifs principaux. D’abord, l’absence de plan de succession autour de Paul Biya, 93 ans, réélu en octobre 2025 pour un huitième mandat, sans successeur désigné et avec un poste de vice-président créé en avril 2026 toujours vacant. Ensuite, la pression croissante sur le financement public, avec des besoins bruts qui passent de 5 % du PIB en 2025 à 7,3 % en 2026, et l’absence de nouveau programme avec le FMI depuis l’expiration du précédent en juillet 2025.

Trois jours plus tard, le 19 octobre, la sanction est tombée. Le rendement de l’eurobond 2033 a bondi de 30 points de base pour atteindre 10,65 %, un record. Celui de l’échéance 2031 a gagné 20 points, à 10 %. Selon Bloomberg, les rendements de l’eurobond 2033 ont continué de grimper au-delà de 11 % dans les jours qui ont suivi, pour la première fois au-dessus de ceux de la République du Congo pour une maturité comparable. Sur le mois d’octobre, les obligations camerounaises en dollars ont perdu près de 3 %, alors que l’indice des obligations émergentes gagnait plus de 1 %.

C’est dans ce contexte que Louis Paul Motaze a reçu, le 26 octobre, une délégation conduite par Bank of America Securities.

Ce que le gouvernement dit, et ce qu’il ne dit pas

Le communiqué du ministère des Finances est un exercice de langage diplomatique. Il parle de « mieux faire connaître le potentiel économique du pays », de « dialogue direct avec les acteurs des marchés financiers », d’échanges « sans être nécessairement liées au lancement immédiat d’une opération de financement ». Le ministère précise que les discussions ont porté sur « les perspectives macroéconomiques, les orientations budgétaires, la dette publique et la stratégie de financement de l’État », avec des échanges prévus avec les entreprises publiques et la BEAC.

Ce que le communiqué ne dit pas, en revanche, c’est combien le gouvernement cherche à lever, quels investisseurs composent la délégation, et si des engagements ont été obtenus. Le flou est assumé. Un « non-deal roadshow » n’est pas une émission obligataire. C’est une tournée de charme. Il ne garantit ni la disponibilité des fonds ni les conditions auxquelles le pays pourra emprunter.

Le calendrier, lui, est plus parlant que le communiqué. Le 6 octobre, le ministère des Finances avait annoncé son intention de lever 300 millions de dollars supplémentaires en rouvrant l’eurobond 2033, assorti d’un coupon de 8,875 %. Dix jours plus tard, Fitch dégradait la note. Dix jours après, Bank of America était à Yaoundé. La séquence n’est pas une coïncidence.

Le vrai problème n’est pas la dette, c’est la crédibilité

Le paradoxe camerounais est là, dans les chiffres de Fitch. La croissance est attendue à 3,7 % en 2026 et 2027, portée par l’électricité et les mines. La dette publique, autour de 42,5 % du PIB fin 2025, devrait tomber à 39,1 % en 2028, bien en dessous de la médiane de 56 % des pays notés « B ». Le déficit budgétaire resterait contenu à 2,2 % du PIB. Sur le papier, le Cameroun n’est pas un mauvais risque.

Alors pourquoi paie-t-il plus cher que des pays plus mal notés ? Parce que les marchés ne prêtent pas seulement à une économie. Ils prêtent à un régime, à une trajectoire politique, à une capacité à tenir des engagements dans la durée. Et sur ce terrain, le Cameroun envoie des signaux contradictoires.

Le premier signal est la vacance du pouvoir successoral. Paul Biya a 93 ans. Le poste de vice-président, créé en avril 2026 précisément pour répondre à la question de la succession, est resté vide. Fitch redoute une « transition de pouvoir désordonnée ». Les investisseurs, eux, n’attendent pas la transition pour agir. Ils vendent.

Le deuxième signal est l’absence de filet de sécurité financier. Le programme du FMI a expiré en juillet 2025, et aucun nouveau programme n’est en vue d’ici 2028. Le Cameroun « boucle ses budgets avec des prêts, pour rembourser des prêts »,  en reprenant l’analyse de Fitch. Le marché régional CEMAC, historiquement une source de financement accessible, se referme : l’exposition des banques à la dette souveraine est passée de 10 % de leurs actifs en 2015 à environ 30 % en 2025, ce qui limite leur capacité à en absorber davantage.

Le troisième signal est la répétition des tournées sans résultat immédiat. En mars 2025, Motaze était à New York, Boston et Londres. En septembre 2026, une mission à Londres avec le Commonwealth Enterprise and Investment Council s’est achevée sans qu’un dollar ne soit levé, selon Mboafinances. En octobre, Bangkok, avant Yaoundé. Ces déplacements ne sont pas inutiles. Mais ils ne remplacent pas une émission obligataire réussie.

« Le Cameroun n’a pas un problème de solvabilité. Il a un problème de liquidité politique », résume un analyste basé à Londres, spécialiste des marchés frontières, qui a requis l’anonymat. « Les investisseurs veulent savoir qui gouvernera en 2028, et avec quelle marge de manœuvre. Tant que la réponse est floue, le taux restera élevé. » Cette analyse est une opinion attribuée, pas un fait établi.

Conséquences : ce que 10,65 % signifie concrètement

Un rendement de 10,65 % sur le marché secondaire n’est pas un taux d’emprunt direct. Mais il fixe le prix auquel les investisseurs sont prêts à détenir de la dette camerounaise. Si le gouvernement veut lever 300 millions de dollars en rouvrant l’eurobond 2033, dont le coupon est de 8,875 %, il devra proposer les nouveaux titres à un prix inférieur à leur valeur nominale, c’est-à-dire avec une décote, pour compenser l’écart entre le coupon et le rendement de marché.

Concrètement, cela signifie que le Cameroun emprunte plus cher qu’il y a un an, pour un montant identique. Et que chaque nouvelle émission, si elle réussit, augmente le coût futur du service de la dette. Ce n’est pas une crise de surendettement. C’est une érosion progressive de la capacité de financement.

Le gouvernement mise sur les secteurs porteurs pour compenser. Agriculture, énergie, mines, infrastructure : le communiqué insiste sur la « transformation locale des matières premières », la « valorisation des ressources énergétiques » et la position géographique du pays comme porte d’entrée vers les pays enclavés de la sous-région. Ces arguments sont réels. Mais ils ne répondent pas à la question que les marchés posent : qui gouvernera, et comment, après Biya ?


Pourquoi Fitch a-t-il dégradé le Cameroun ?
Deux raisons principales : l’incertitude autour de la succession de Paul Biya, 93 ans, sans successeur désigné et avec un poste de vice-président vacant, et la pression sur le financement public, avec des besoins bruts qui passent de 5 % à 7,3 % du PIB et l’absence de programme FMI depuis juillet 2025.

Le Cameroun est-il surendetté ?
Non, selon Fitch lui-même. La dette publique est autour de 42,5 % du PIB, en dessous de la médiane des pays comparables. Le problème n’est pas le stock de dette, mais la capacité à se financer à un coût raisonnable.

Pourquoi les taux sont-ils si élevés alors que la dette est modérée ?
Parce que les investisseurs exigent une prime de risque politique. L’incertitude sur l’après-Biya, l’absence de programme FMI et la fermeture relative du marché régional CEMAC pèsent plus lourd, dans leurs calculs, que le niveau de la dette elle-même.

Que peut faire le gouvernement ?
Il peut tenter de rassurer par des roadshows, comme celui du 26 octobre. Mais tant que la question de la succession n’est pas clarifiée et qu’un cadre de financement crédible n’est pas rétabli, les taux resteront élevés. Le gouvernement peut aussi accélérer les réformes et sécuriser un nouvel accord avec le FMI.