Oswald Baboke, favori à la vice-présidence du Cameroun, s’appuie sur un réseau familial, politique et spirituel. Cartographie d’un pouvoir sous pression.
Pasteur, directeur adjoint du cabinet civil, protégé de Chantal Biya, cité dans deux enquêtes : Oswald Baboke avance vers la vice-présidence avec une armée de soutiens. Voici ceux qui comptent.
Oswald Baboke, pasteur évangélique de 54 ans et directeur adjoint du cabinet civil de la présidence camerounaise, figure parmi les favoris pour le poste de vice-président de la République, vacant depuis la révision constitutionnelle d’avril 2026. Il est cité dans deux enquêtes diligentées par Paul Biya : l’une sur un faux décret annonçant une nomination à la vice-présidence, l’autre sur un présumé trafic d’or vers l’étranger. Il nie toute implication.
Deux enquêtes. Un poste vacant. Et un homme qui, au lieu de reculer, avance.
Ce que le palais d’Etoudi donne à voir depuis juin ressemble à une guerre de tranchées. D’un côté, Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence, décrit comme le cerveau présumé de réseaux . De l’autre, Baboke, protégé de la première dame, qui crie au complot. Entre les deux, des rapports, des démentis, et une question : qui, vraiment, protège Oswald Baboke ?
La réponse n’est pas dans un seul camp. Elle est dans un entrelacs de famille, de foi, de football, de showbiz et de médias. Une cartographie que nous avons reconstituée à partir des enquêtes de Jeune Afrique et des publications de la presse camerounaise.
D’un faux décret à la CRTV : les faits derrière la guerre d’Etoudi
Le 12 juin 2026, un individu se présente à la Cameroon Radio Television (CRTV) avec un document portant le sceau présidentiel. Le texte annonce la nomination d’un vice-président de la République. Le directeur général de la CRTV, Charles Ndongo, vérifie. Il contacte Samuel Mvondo Ayolo, directeur du cabinet civil. Conclusion : le décret est faux. La signature ne correspond pas, le document n’a pas été signé par Paul Biya .
Les enquêteurs découvrent que les sceaux officiels, eux, sont authentiques. La signature « ressemble » à celle du président. Une note de renseignement transmise à la présidence parle d’une « tentative de coup d’État » .
L’enquête est confiée à la Direction de la sécurité présidentielle (DSP) et suivie par Ferdinand Ngoh Ngoh. Elle pointe vers l’entourage de Paul Biya. Et vers Oswald Baboke.
Le nom de Baboke figurerait sur le décret original, selon des documents saisis . Lui dénonce un complot politique. Son entourage accuse Ngoh Ngoh d’avoir monté le dossier pour l’écarter de la course à la vice-présidence .
Le trafic d’or : 44 tonnes produites, 148 kilos déclarés
La deuxième enquête est plus ancienne, plus technique, plus lourde. Elle porte sur l’or.
Les chiffres cités par Jeune Afrique, à partir des données de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE), donnent le vertige. En 2023, le Cameroun n’a officiellement déclaré que 22 kilogrammes d’exportations d’or. La même année, près de 15 tonnes d’or d’origine camerounaise ont été enregistrées à Dubaï .
Entre 2021 et 2025, la production camerounaise est estimée à 44 tonnes. Les exportations déclarées : environ 148 kilogrammes .
L’écart est si grand qu’il a poussé Paul Biya à ordonner une enquête sur l’exploitation illégale, l’attribution des permis miniers et les réseaux d’exportation. Le nom de Baboke, et celui de sa fille Indira, apparaissent dans des allégations publiques liées au secteur. Lui nie. Elle aussi.
Indira Baboke, 23 ans, médecin et chanteuse gospel, a été la première à défendre son père sur les réseaux sociaux. Elle a tourné les accusations en dérision. En février 2026, elle a formellement démenti toute implication dans de supposés « permis d’or », qualifiant les informations de « mensongères » . En juin, elle a été prise à partie à Dubaï par des compatriotes. Selon plusieurs médias, son nom n’apparaît dans aucun registre public du ministère des Mines .
Reste une question que la défense de Baboke n’a pas résolue publiquement : d’où vient l’écart entre l’or qui sort du Cameroun et celui qui est déclaré ?
Le bouclier familial : Crescence, Indira, et le beau-père
Le premier cercle est familial. Il est aussi économique.
Crescence Baboke, épouse d’Oswald, est inspectrice des impôts et pasteure. Elle gère en grande partie les entreprises familiales, notamment Jociddalo Petroleum, qui dispose de stations-service à Yaoundé, et Le Continent 237, le restaurant de Bastos. Elle est présidente du conseil d’administration de Jociddalo Petroleum SA, selon plusieurs sources . Elle est aussi au centre d’un litige foncier à Mfandena, dans la capitale, avec Célestin Tawamba, patron du Groupement des entreprises du Cameroun (Gecam). Une parcelle de 1 003 mètres carrés. Tawamba revendique un titre foncier antérieur et a saisi le Premier ministre Joseph Dion Ngute le 28 septembre 2026, après une première décision en faveur des Baboke le 3 septembre .
Indira, l’aînée, est celle qui a porté la contre-offensive médiatique. Chanteuse gospel, docteure en médecine après des études à Dubaï, elle a multiplié les sorties sur les réseaux sociaux au plus fort de la polémique sur l’or. Elle est suspectée d’avoir servi de prête-nom pour l’attribution de concessions minières. Elle nie, et aucun document public consulté par la presse ne confirme l’existence de permis à son nom .
Antoine-Félix Samba, ancien directeur du budget au ministère des Finances, est le beau-père d’Oswald Baboke. En pleine controverse sur l’or, les photos de sa villa de Nkolandom ont fuité. Elles ont alimenté les soupçons d’enrichissement illicite et de complicité. Ses proches assurent qu’il n’a « ni de près, ni de loin, le moindre lien avec une quelconque activité illégale ».
Le patrimoine immobilier d’Oswald Baboke lui-même suscite des interrogations. Son complexe résidentiel de Dimako, dans l’Est, est décrit comme un palais. Des services de renseignement auraient évalué ses deux résidences principales, à Yaoundé et dans l’Est, à près de 3 milliards de FCFA . Ces évaluations n’ont pas été confirmées officiellement.
Au palais : Chantal Biya, la clé de voûte
Si Oswald Baboke tient encore, c’est d’abord parce qu’une personne ne l’a pas lâché : Chantal Biya.
Les deux sont originaires de Dimako, dans la région de l’Est. Baboke est son protégé, son confident, son conseiller. Il l’a connue dans sa jeunesse. En mars 2018, il est nommé directeur du cabinet de la première dame, sur décision de cette dernière. À ce titre, il gère ses affaires privées et son agenda .
La première dame aurait envisagé de soutenir sa candidature à la vice-présidence, selon des informations de Jeune Afrique précédemment rapportées. Cette perspective aurait exacerbé ses rivalités avec Ferdinand Ngoh Ngoh, lui-même cité parmi les personnalités intéressées par la fonction .
Autour de Baboke, au palais, d’autres soutiens pèsent. François Bolvine Wakata, ministre délégué chargé des Relations avec les Assemblées, élu de l’Est. Philémon Yang, ancien Premier ministre aujourd’hui à la chancellerie. Simon Pierre Bikélé, directeur du protocole d’État.
Et le Premier ministre Joseph Dion Ngute, dont les relations avec Ngoh Ngoh sont décrites comme « froides » . En avril 2025, Dion Ngute et Baboke ont participé ensemble à un meeting de soutien à Paul Biya dans l’Est. Entre eux, un autre lien : Samuel Eto’o.
Le front spirituel : quand la foi devient un réseau
Oswald Baboke n’est pas seulement un haut fonctionnaire. Il est pasteur. Et son réseau évangélique est l’un des plus solides de la capitale.
Étienne Konguep, figure des Églises pentecôtistes camerounaises, dirige le ministère Appel à la communion avec Dieu (ACD). Converti en février 2001, il ambitionne de porter l’Évangile « sur les cimes du pouvoir ». La même année, il contribue à la conversion de Baboke, dont il devient l’un des guides spirituels. Devenu pasteur, Baboke dirige la Chapelle de la Gloire du Christ à Mvog-Ada, où il prêche avec sa famille .
Ayuk Raymond Ayuk, fondateur de Fountain of Hope Ministries International, est un anglophone qui invite Baboke dans son église et réciproquement. Du 21 au 23 juin 2026, il l’a convié à un programme spécial de prédication. Un autre rendez-vous a suivi le 29 juin, avec Indira Baboke comme invitée spéciale.
Rolland Ayissi, fondateur du Temple de la foi et des miracles, est un contact privilégié du couple à Paris. Crescence Baboke prêche souvent dans son église quand elle est en France, comme en mai 2026. Ayissi dit avoir « vu une grande lumière » couvrir Oswald Baboke, « ce grand homme d’État », et affirme que Dieu lui a annoncé qu’il le ferait asseoir « dans les sphères les plus élevées ». Ces propos, rapportés par la presse, relèvent du registre prophétique, pas d’une information vérifiable.
Le club des fidèles : Eto’o, Ngannou, Song
Le sport est l’autre pilier du réseau. Et Samuel Eto’o en est la figure centrale.
Le président de la Fecafoot est un habitué de la Chapelle de la Gloire du Christ. Les deux hommes s’appellent « petit frère » et « grand frère ». Baboke aurait facilité son élection à la tête de la Fédération en 2021 grâce à ses connexions dans l’entourage de Chantal Biya. Eto’o, proche d’Indira elle parle d’une relation « père-fille » , a assisté à sa soutenance de médecine en juin 2025 et à son mariage coutumier en septembre 2026. Il a été l’un des premiers à défendre Baboke dans les affaires du faux décret et de l’or .
Francis Ngannou, champion de MMA, est un ami de la famille. Il a été reçu chez le couple le 11 novembre 2024, pour l’anniversaire de Crescence. La même année, il avait dîné à Biteng avec Antoine-Félix Samba.
Rigobert Song, ancien sélectionneur des Lions indomptables, s’est rapproché de Baboke grâce à Eto’o. Devenu fidèle de la Chapelle de la Gloire du Christ, il est monté sur scène au premier concert live d’Indira, le 27 février 2021. En 2016, Baboke avait contribué, aux côtés d’Eto’o, à sa prise en charge médicale lors de sa grave maladie.
Showbiz et médias : la caisse de résonance
Fally Ipupa, star congolaise, est entré en contact avec Baboke par Eto’o. Il est venu chanter à l’inauguration du Continent 237, le restaurant de Bastos. En décembre 2023, il a rencontré Indira à Douala, puis a été reçu au domicile familial, où Crescence a offert des bibles à sa délégation.
Tam Sir, beatmaker ivoirien et auteur de « Coup du marteau », a demandé la main d’Indira le 11 septembre 2026, à Douala. La cérémonie coutumière, à Dimako, a réuni une partie du gotha mondain. La dot est annoncée pour le 5 décembre.
Ulrich Takam et Moustik le Karismatik, humoristes et comédiens, ont tous deux publiquement pris la défense d’Oswald Baboke dans l’affaire du faux décret.
Vanister Enama, chanteur, est un familier de l’église et des dîners chez le couple.
Dans les médias, deux hommes jouent un rôle actif. Bony Dashaco, fondateur de Dashaco Holdings, a consacré à Baboke la une du premier numéro de Dash Afrique économie, sous le titre : « Oswald Baboke, l’homme qui donne des insomnies à ses détracteurs ». Aristide Bounah, patron d’Afrik-Inform et de CTEC Sarl, a défendu Baboke à maintes reprises dans son média. En juin 2025, il a décerné à Paul Biya le prix de « l’Homme d’État de classe exceptionnelle », reçu en son nom par Baboke.
Ce que le réseau ne dit pas
Ce que cette cartographie montre, c’est la profondeur d’un ancrage. Famille, Église, football, spectacle, médias : Baboke a construit un écosystème qui dépasse largement le cabinet civil.
Ce qu’elle ne montre pas, c’est la réponse à la question qui compte. Les enquêtes sur le faux décret et l’or sont toujours en cours. Aucune conclusion publique n’a été rendue. Baboke nie toute implication. Son entourage crie au complot. Ngoh Ngoh n’a pas été publiquement mis en cause par la justice.
Le 25 octobre 2026, Jeune Afrique a publié une enquête citant Baboke parmi les favoris à la vice-présidence . Le poste reste vacant. Paul Biya, 93 ans, n’a pas tranché.
Une source à Etoudi, citée par Jeune Afrique, résume la situation d’une phrase : la scène de réconciliation apparente entre Ngoh Ngoh et Baboke, le 31 juillet, n’était qu’une « mise en scène », une injonction venue de Suisse, où le président séjournait .
Le bouclier tient. Pour combien de temps ?
Oswald Baboke est-il vraiment favori pour la vice-présidence du Cameroun ?
Oui, selon une enquête de Jeune Afrique publiée le 25 octobre 2026, qui le cite parmi les personnalités susceptibles d’accéder à la fonction. Le poste est vacant depuis la révision constitutionnelle d’avril 2026.
Quelles sont les deux enquêtes qui le visent ?
L’une porte sur un faux décret annonçant une nomination à la vice-présidence, déposé à la CRTV le 12 juin 2026. L’autre concerne un présumé trafic d’or entre le Cameroun et Dubaï, avec des écarts massifs entre production et exportations déclarées.
A-t-il été condamné ?
Non. Les enquêtes sont en cours. Aucune conclusion publique n’a été rendue. Il nie toute implication et dénonce un complot.
Qui le soutient au palais ?
Chantal Biya, dont il dirige le cabinet, est sa principale protectrice. Il peut aussi compter sur le Premier ministre Joseph Dion Ngute, François Bolvine Wakata, Philémon Yang et Simon Pierre Bikélé.