Un homme a été arraché à sa maison. Il s’appelle Matsama Blaise. Il est le délégué du ministère des Forêts et de la Faune pour le département du Mayo-Sava, à Mora, dans l’Extrême-Nord du Cameroun. Des individus armés sont entrés chez lui. Ils l’ont emmené. Depuis, sa famille n’a reçu aucun signe de vie.

Ce que l’on sait, ce que l’on ignore

L’information circule depuis jeudi soir. Elle provient de sources locales, relayées par des canaux d’information de la région. Nous n’avons pas pu la confirmer auprès d’une autorité officielle avant publication. Le gouverneur de l’Extrême-Nord, le préfet du Mayo-Sava, la commune de Mora : aucun de ces échelons n’a publié de communiqué à l’heure où nous écrivons ces lignes.

Ce que l’on sait : Matsama Blaise a été enlevé à son domicile. Les ravisseurs sont décrits comme des hommes armés non identifiés. Ils l’ont conduit vers une destination inconnue.

Ce que l’on ignore : qui ils sont. Si l’enlèvement porte la marque de Boko Haram, de l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP), ou d’un groupe de kidnappeurs opérant pour son propre compte. Si une rançon a été exigée. Si les forces de défense et de sécurité ont lancé des recherches.

Une source locale, jointe par téléphone et qui requiert l’anonymat pour sa sécurité, affirme que « la famille est sans nouvelles depuis l’enlèvement ». Elle ajoute : « Personne ne sait quoi faire. On attend. »

Mora, une ville sous pression

Mora n’est pas un point isolé sur une carte. C’est le chef-lieu du département du Mayo-Sava. Une ville-carrefour, à une vingtaine de kilomètres de la frontière nigériane. Une ville qui vit, depuis plus d’une décennie, au rythme des incursions de Boko Haram et des groupes qui lui sont affiliés.

L’année 2026 a été particulièrement lourde.

Le 26 janvier, le proviseur du lycée technique de Mora, Amadou Anvilace, était enlevé à son domicile. Cinq mois plus tard, en juin, sa famille était toujours sans nouvelles. Aucune information officielle n’avait filtré sur son sort. En mai, c’était le révérend André Doucha, père d’un sénateur, figure respectée de l’Union des Églises Évangéliques du Cameroun, qui était enlevé à l’entrée de la ville. Une forte rançon aurait été exigée pour sa libération.

Les localités autour de Mora ne sont pas épargnées. En avril et mai, les villages de Bounderi, Limani et Tagawa ont été le théâtre d’« enlèvements de civils contre rançon et de vols de bétail » selon les données du suivi des urgences de l’OIM. En juin, les arrondissements de Kolofata et Mora ont enregistré des « enlèvements contre rançon, des cas de violences sexuelles » lors d’attaques de groupes armés non étatiques.

Un rapport de monitoring de protection daté de juillet 2025 le disait déjà sans détour : « La question du kidnapping est devenue pour le Groupe Armé Non Étatique une Activité Génératrice de Revenu ».

L’enlèvement de Matsama Blaise n’est pas un accident. Il s’inscrit dans une économie de la prise d’otage qui s’est installée dans le Mayo-Sava.

Boko Haram, ISWAP, ou les deux ?

La région de l’Extrême-Nord est un espace où plusieurs acteurs armés se croisent. Boko Haram, historiquement implanté dans le bassin du lac Tchad. L’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP), qui a pris de l’ampleur ces dernières années. Et des groupes criminels qui ne répondent à aucune allégeance idéologique, mais qui ont compris que le kidnapping rapporte.

Le 6 novembre, le jour même où Matsama Blaise était enlevé selon les informations qui nous parviennent, quatre civils étaient tués à Koza, dans le département voisin du Mayo-Tsanaga. L’attaque a été attribuée à Boko Haram. Un homme et deux enfants ont été enlevés. L’armée a riposté, « neutralisé trois combattants ». Le mot est officiel. Le bilan humain, lui, ne dit rien des deux enfants.

Dans ce contexte, attribuer l’enlèvement de Matsama Blaise à un groupe précis serait une spéculation. Aucune revendication n’a été rendue publique. Nous ne pouvons pas affirmer, à ce stade, si les ravisseurs sont des jihadistes, des criminels opportunistes, ou les deux à la fois.

Ce que nous pouvons dire : le profil de la victime un cadre de l’administration, visible, identifié correspond à une cible de choix pour un groupe qui cherche à monnayer un otage ou à envoyer un message à l’État.

Un fonctionnaire dans la forêt

Matsama Blaise n’est pas un anonyme. Il est le visage local du ministère des Forêts et de la Faune (MINFOF) dans le Mayo-Sava. Son rôle : veiller sur les ressources forestières et fauniques d’un département qui abrite des aires protégées, des zones de transhumance, et des circuits de contrebande.

Dans une région où l’État est souvent décrit comme absent, un délégué départemental est une présence. Il incarne l’autorité. Il contrôle. Il verbalise. Il peut déranger.

Le silence des autorités

Il faut le dire clairement : à l’heure où cet article est publié, les autorités camerounaises n’ont pas communiqué sur l’enlèvement de Matsama Blaise. Pas de communiqué du ministère de l’Administration territoriale. Pas de déclaration du gouverneur. Pas de point de situation des forces de défense.

Ce silence n’est pas nouveau. Il est même devenu une constante dans la gestion des enlèvements dans l’Extrême-Nord. Pour le proviseur Amadou Anvilace, il a fallu attendre cinq mois pour que la presse locale s’interroge publiquement sur son sort, sans qu’aucune réponse officielle ne soit apportée. Pour les trois enfants de Mora libérés en août après neuf mois de captivité, c’est une rançon de 9 millions de FCFA qui a permis leur libération, selon des informations relayées sur les réseaux sociaux. L’État, lui, n’est pas apparu dans le récit.

Cette absence de communication a un coût. Elle alimente les rumeurs. Elle laisse les familles seules. Et elle empêche toute évaluation indépendante de la réponse de l’État à une crise qui, loin de se résorber, se banalise.

La question que personne ne pose

Combien de fonctionnaires ont été enlevés dans l’Extrême-Nord depuis le début de l’année ? Nous n’avons pas trouvé de chiffre officiel. Les données de l’OIM sur les déplacements et les incidents sécuritaires sont parcellaires. Les rapports des organisations de défense des droits humains couvrent certaines localités, pas toutes.

Ce que les chiffres disponibles disent, en revanche, c’est que les enlèvements contre rançon sont devenus une pratique courante, presque ordinaire, dans le Mayo-Sava. Ils ne visent plus seulement des symboles un proviseur, un pasteur, un élu local mais des civils ordinaires, des enfants, des éleveurs. La machine à rançons tourne.

Dans ce système, l’enlèvement d’un délégué départemental n’est pas une anomalie. C’est une escalade. Un fonctionnaire, c’est une cible qui vaut plus cher. C’est aussi une cible qui dit à l’État : nous pouvons vous atteindre où vous êtes.

Ce qui peut se passer ensuite

Trois scénarios, à ce stade, sont possibles.

Le premier : une libération négociée. C’est la voie la plus discrète, celle qui a prévalu dans plusieurs enlèvements récents dans la région. Des intermédiaires locaux, des notables, parfois des élus, servent de relais. L’État ne confirme jamais. Les familles se taisent. L’otage réapparaît.

Le deuxième : une opération des forces de défense. Les recherches sont lancées. Une unité du Bataillon d’intervention rapide (BIR) ou de la gendarmerie localise les ravisseurs. L’issue dépend du rapport de force. Ce scénario est le plus incertain : il peut libérer l’otage, ou précipiter sa mort.

Le troisième : l’enlisement. L’otage reste aux mains de ses ravisseurs pendant des semaines, des mois. La famille s’épuise. Les médias passent à autre chose. L’affaire rejoint la longue liste des disparus dont on ne parle plus.


Qui est Matsama Blaise ?
Il est le délégué départemental du ministère des Forêts et de la Faune (MINFOF) pour le Mayo-Sava, basé à Mora.

Où a-t-il été enlevé ?
À son domicile, à Mora, selon les informations qui nous sont parvenues. Nous n’avons pas pu confirmer ce point auprès d’une source officielle.

Qui sont les ravisseurs ?
On ne sait pas. Des hommes armés non identifiés. Aucune revendication n’a été rendue publique. Boko Haram, ISWAP et des groupes criminels opèrent dans la zone.

Y a-t-il eu une demande de rançon ?
Aucune information ne permet de l’affirmer à ce stade.

Les autorités ont-elles réagi ?
Elles n’ont pas communiqué publiquement. Nous avons tenté de les joindre. Sans succès.