Il vivait dans une cave norvégienne et dirigeait, selon l’accusation, une guerre à 6 000 kilomètres de là. Le procès d’Ayaba Cho s’ouvre.

Un homme, deux pays, une guerre

Il s’appelle Cho Lucas Yabah dans le registre norvégien. Pour les siens, il est Ayaba Cho Lucas, président autoproclamé de l’Ambazonie et commandant des Ambazonia Defence Forces (ADF). Pendant des années, cet homme de 54 ans a vécu dans une cave d’Indre Østfold, une région rurale du sud-est de la Norvège. C’est de là, selon le parquet norvégien, qu’il aurait dirigé une partie des opérations armées des ADF dans les régions anglophones du Cameroun.

Le 24 septembre 2024, la police norvégienne l’arrête à Oslo. L’arrestation est menée par le Kripos, l’unité chargée des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. Un an plus tôt, une enquête préliminaire avait été ouverte par l’Økokrim, l’autorité norvégienne d’enquête et de poursuite des crimes économiques et environnementaux. Les autorités norvégiennes agissent sur le fondement de la compétence universelle : un État peut poursuivre des crimes graves commis à l’étranger, dès lors que l’auteur réside sur son territoire.

WhatsApp, la preuve du siècle norvégien

Le procureur d’État Carl Fredrik Fari ne mâche pas ses mots. « Le plus important, ce sont les messages WhatsApp trouvés sur les téléphones et les appareils numériques du suspect », a-t-il déclaré au VG. Les enquêteurs estiment qu’Ayaba Cho a coordonné, depuis l’Europe, des groupes armés au Cameroun, notamment via des groupes WhatsApp.

L’accusation ne tient pas seulement à des échanges numériques. Le parquet lui reproche également des faits précis : meurtres, tentatives de meurtre, enlèvements et deux attaques contre des rassemblements civils, qualifiées d’actes de terrorisme. Si la qualification de complicité de crimes de guerre est retenue, il encourt jusqu’à 30 ans de prison.

L’accusation de crimes contre l’humanité abandonnée

Le dossier a connu un tournant en novembre 2026. L’accusation de crimes contre l’humanité, qui avait justifié l’arrestation initiale, a été abandonnée. Le parquet général norvégien a estimé qu’elle ne pouvait pas être prouvée au-delà de tout doute raisonnable. Cette décision a été présentée par certains soutiens d’Ayaba Cho comme une victoire. Elle est plus étroite que cela. Les poursuites pour complicité de crimes de guerre et terrorisme, elles, restent ouvertes. Et l’abandon d’une qualification ne vaut pas acquittement sur les autres.

« C’est un travail de pionnier dans l’histoire judiciaire norvégienne moderne », reconnaît Carl Fredrik Fari. « Nous avons à peine utilisé ces dispositions auparavant, et il n’existe aucune décision norvégienne où elles ont été appliquées. » La Norvège n’avait jamais jugé de crimes de guerre devant ses tribunaux. Ce procès crée un précédent.

Ce que dit la défense

Me Morten Engesbak, l’avocat d’Ayaba Cho, ne conteste pas la trajectoire politique de son client. Il conteste la qualification pénale. « Il rejette les accusations. Il défend sa lutte politique pour un peuple qui a subi une répression brutale, mais il conteste avoir commis des infractions pénales », a-t-il déclaré à la NRK. Dans une lettre manuscrite envoyée depuis sa détention, Ayaba Cho a qualifié la procédure de « politiquement motivée, sélective et vindicative ».

La défense situe le dossier dans un conflit politique ancien : la marginalisation des anglophones dans un Cameroun majoritairement francophone. Les ADF ne sont pas nés en 2024. Ils ont émergé en 2017, après la répression d’un mouvement de protestation pacifique contre la mainmise du système juridique et éducatif francophone sur les deux régions anglophones.

Un conflit que l’Europe découvre

Le conflit anglophone camerounais a fait plus de 6 500 morts et déplacé plus d’un million de personnes, selon l’International Crisis Group. Certaines sources avancent des chiffres plus élevés, mais le décompte exact reste contesté. L’ADF, l’une des plus grandes milices séparatistes avec environ 600 combattants, s’est rendue tristement célèbre pour avoir imposé un boycott scolaire par la violence, tuant des enseignants et des enfants qui refusaient de s’y plier. Des exécutions publiques de personnes accusées d’être des « blacklegs » des traîtres ont été filmées et diffusées sur les réseaux sociaux.

C’est ce dossier-là, et non une affaire abstraite, que les juges d’Oslo vont devoir trancher. Le procès doit durer jusqu’au 19 mars 2027. Une date qui, à Yaoundé comme à Oslo, ne laisse personne indifférent.

Pourquoi Oslo et pas Yaoundé ?

La question revient dans toutes les conversations à Yaoundé. La réponse tient en un mot : compétence universelle. La Norvège peut juger Ayaba Cho parce qu’il résidait sur son sol, et parce que les faits auraient été commis, au moins en partie, depuis le territoire norvégien. C’est le même principe qui a permis à la Belgique d’arrêter quatre personnes suspectées d’appartenir à la direction des ADF en mars 2026, et aux États-Unis d’inculper deux responsables présumés de l’ADF dans le Minnesota en septembre 2024.

Une coopération judiciaire internationale se met en place, loin des Camerounais qui vivent le conflit au quotidien. Et c’est peut-être là le nœud de l’affaire : les victimes, elles, attendent depuis 2017.