Un an après la réélection frauduleuse de Paul Biya, le Cameroun suffoque : pénurie de gaz, grèves, routes délabrées et colère sociale. Enquête sur un pays à bout de souffle.
Un an après la présidentielle de 2025, le Cameroun suffoque : la promesse de "grandeur et espérance" se heurte à une réalité de pénuries, de grèves et de colère populaire.
Il y a un an, Paul Biya était réélu frauduleusement pour un huitième mandat avec 53,66 % des voix. Il avait promis la grandeur et l'espérance. Aujourd'hui, les Camerounais font la queue pour une bouteille de gaz. Les universités sont à l'arrêt. Les routes menacent de s'effondrer. Et la colère, elle, ne faiblit pas.
Un an après, le pays suffoque.
Ce que le pays a perdu en un an
Les chiffres sont là, têtus. Selon le Groupement des entreprises du Cameroun (Gecam), les violences post-électorales ont causé plus de 200 milliards de francs CFA de pertes directes, environ 304 millions d'euros. Le manque à gagner fiscal s'élève à 43 milliards de francs CFA supplémentaires.
En moyenne, les entreprises ont enregistré une baisse de 33,5 % de leur chiffre d'affaires, selon le rapport du Gecam. Le commerce et la distribution ont été les plus touchés, avec une perte estimée à 30 milliards de francs CFA.
Le FMI, dans son rapport de mai 2026, confirme : « Des perturbations liées aux élections » ont affecté l'économie camerounaise en octobre et novembre 2025. Commerces, services et investissements ont été touchés.
Combien de morts ? Le gouvernement reconnaît 20 morts et 1 243 interpellations. Les organisations de défense des droits humains contestent ces chiffres. Human Rights Watch évoque au moins 55 personnes tuées.
La pénurie de gaz qui a mis les ménages à genoux
Yaoundé, 4 heures du matin. Devant les stations-service, les files s'étirent. À Nkomo, un quartier populaire de la capitale, des familles attendent depuis l'aube pour une bouteille de gaz. Certaines repartent bredouilles.
Le marché noir prospère. Une bouteille de 12,5 kg, dont le prix homologué est de 6 500 FCFA, se négocie entre 7 000 et 10 000 FCFA. « La SCDP nie toute rupture, mais nous, on fait la queue depuis des heures », témoigne un consommateur rencontré à Douala. Il n'a pas souhaité donner son nom.
La cause ? Le départ, début juillet 2026, du navire-usine norvégien Hilli Episeyo des côtes de Kribi. Ce bateau assurait près d'une bouteille de gaz sur trois consommées au Cameroun. Son gisement de 600 milliards de pieds cubes était épuisé après huit années d'exploitation.
À cette perte s'ajoute la quasi-disparition de la marque SCTM, qui représentait 38 % du marché du gaz domestique, à cause d'une dette impayée envers la SCDP.
Le gouvernement promet des importations. Mais les ménages, eux, continuent de faire la queue.
À l'université, la colère des enseignants
Le 3 septembre 2026, le Syndicat national des enseignants du supérieur (SYNES) a lancé une grève illimitée. Un mois plus tard, la grève tient toujours.
Les revendications portent sur 16 milliards de francs CFA de primes académiques impayées, ainsi que sur l'apurement d'une dette académique accumulée entre 2000 et 2021. Le ministère de l'Enseignement supérieur affirme avoir versé 7,294 milliards sur les 16,959 milliards dus, soit un taux d'apurement de 43 %.
Les cours sont suspendus. Les soutenances de master et de thèse aussi. Des milliers d'étudiants attendent.
Le remaniement qui n'arrive pas
Paul Biya l'avait annoncé. Un remaniement ministériel. L'insertion professionnelle des jeunes et des femmes dans les grandes administrations. Un an plus tard, rien. Les populations attendent toujours.
En avril 2026, le Parlement a réintroduit le poste de vice-président de la République, une fonction supprimée en 1972. La loi permet au président de nommer son successeur. Aucune nomination n'a suivi.
Sur les réseaux sociaux, une rumeur a circulé : Paul Biya aurait nommé son fils, Franck Emmanuel Biya, vice-président. Vérification faite, c'était faux. Le décret partagé était un document falsifié.
Ce qui reste, c'est l'attente. Et le silence.
Des routes qui tuent
Le corridor Douala-Yaoundé-Bafoussam. Les Camerounais l'appellent le « Triangle de la mort ». Près de 100 décès par mois, selon certaines estimations. Des chiffres non confirmés officiellement.
Ce qui est sûr, c'est que la route nationale 5, qui relie Douala à Bafoussam et au-delà à Bamenda, se dégrade à vue d'œil. Ce trajet de 250 kilomètres, jadis parcouru en trois heures et demie, exige désormais environ dix heures.
« Cela fait 14 heures que nous sommes partis de Bafoussam », raconte Alice, une voyageuse rencontrée sur le trajet. « La route principale est carrément impraticable dans le Haut-Nkam. On a dû passer par Yaoundé, alors qu'on n'allait pas à Yaoundé. On est morts de fatigue. »
Le 5 novembre 2024, la falaise de Dschang avait connu un double éboulement. Quatorze morts. La route attend toujours sa réhabilitation.
Les milliards qui s'envolent pour les cliniques étrangères
Pendant que les hôpitaux camerounais manquent de dialyse, de sang et de médecins, l'État dépense 1,5 milliard de francs CFA par an pour évacuer ses dignitaires vers l'étranger. En 2019, 114 évacuations ont coûté 1,5 milliard. En 2008, elles étaient une soixantaine pour 500 millions. Les dépenses ont triplé en une décennie.
Pendant ce temps, les Camerounais assument près de 70 % de leurs frais de santé, l'un des taux les plus élevés au monde. Le Kenya est à 24 %, le Ghana à 25 %, la Côte d'Ivoire à 29 %.
En juin 2026, Paul Biya, 93 ans, a été pris en charge dans une clinique privée de Genève après un malaise lors de la fête nationale du 20 mai. Le gouvernement dément toute hospitalisation. Mais le symbole est là.
Un an après, la colère ne faiblit pas
Le 5 octobre 2026, onze intellectuels et personnalités de la société civile camerounaise ont publié une tribune dans Libération. Leur constat : « Le pays n'est plus gouverné », « il y a une vacance de pouvoir de fait ».
Ils appellent à une « transition constitutionnelle ». Ils demandent la réouverture de l'espace politique et un dialogue national.
Sur les réseaux sociaux, la colère s'exprime autrement. Internautes et consommateurs pointent l'inefficacité des politiques publiques. La connexion internet reste lente et coûteuse. Les taxes se multiplient.
Un an après, la promesse de « grandeur et espérance » sonne creux pour beaucoup. Le peuple, lui, a le temps. Le président a la montre.
Combien de personnes sont mortes après la présidentielle de 2025 ?
Le gouvernement reconnaît 20 morts. Human Rights Watch et l'opposition évoquent au moins 55 victimes. Aucun décompte indépendant et consensuel n'a été publié.
Pourquoi y a-t-il une pénurie de gaz au Cameroun ?
Le navire-usine Hilli Episeyo a quitté les côtes de Kribi en juillet 2026. Il assurait près d'une bouteille de gaz sur trois. S'y ajoute la quasi-disparition de la marque SCTM, qui détenait 38 % du marché.
Pourquoi les universités sont-elles en grève ?
Le SYNES réclame 16 milliards de francs CFA de primes impayées. Le gouvernement affirme avoir versé 7,3 milliards, soit 43 % de la dette.
Le poste de vice-président a-t-il été pourvu ?
Non. La fonction a été rétablie en avril 2026, mais aucune nomination n'a été annoncée. La rumeur d'une nomination de Franck Emmanuel Biya a été démentie par les vérificateurs.