Lycée technique bilingue de Nsam Nsam ( Yaoundé ): on a compté les chaises cassées, la salle multimédia saccagée, on a oublié la mort qui a frappé 

Le mercredi 21 octobre 2026, la chronique urbaine scolaire a été marquée par un fait divers à forte charge émotionnelle au Lycée technique bilingue de Nsam, à Yaoundé.

Selon la version officielle, trois élèves de classes de Première, circulant à trois sur une même moto pour se rendre en cours, ont été victimes d'un grave accident de la circulation. Le conducteur, l'élève Feudjio Kidio Junior Cabrel, a perdu la vie sur le coup. Ses deux camarades ont été grièvement blessés.

Quelques minutes plus tôt, dans ce même établissement, un autre élève aurait été renvoyé pour une coiffure jugée non conforme au règlement intérieur. La coïncidence temporelle entre ce renvoi et l'annonce de l'accident a suffi à générer une rumeur dévastatrice : l'élève décédé serait celui qui venait d'être exclu.

Ce glissement a déclenché un mouvement de colère collective qui s'est soldé par le saccage de la cantine, des bureaux administratifs, des salles informatiques et de véhicules.

Depuis, la communication officielle compte avec précision les tables brisées. Elle oublie de compter les vies brisées.

Il y a eu mort d'homme, mais on en parle à peine. On met l'accent sur les casses. Que vaut un bien matériel face à une pauvre mère qui pleure son enfant qu'elle ne reverra plus jamais ? Loin de moi l'intention de faire l'apologie de la banalisation des actes de vandalisme observés pendant ces événements. 

C'est quand on est comme moi — pauvre père ayant perdu sa fille, son unique enfant — que l'on comprend certaines choses que je ne souhaite à personne, même pas à mes ennemis : il n'y a pas pire douleur que de perdre son enfant.

Ce que la psycho-pédagogie nous enseigne et que l'on a ignoré à Nsam

Ce que nous avons vécu n'est pas un simple cas d'indiscipline. C'est, en termes techniques, une situation de crise aiguë en milieu scolaire. Trois phénomènes intriqués l'expliquent :

1. Le deuil collectif et la contagion émotionnelle. L'annonce d'une mort en milieu scolaire, sans cadre de parole, ne s'évacue pas. Sans cellule d'écoute, l'émotion ne trouve pas où s'asseoir. Elle se transforme en angoisse, puis en colère. C'est le mécanisme de la rumination collective.

2. Le biais de fausse causalité. Un élève est renvoyé pour une coiffure. Un autre meurt sur la route. Le cerveau adolescent, sous le choc, fait un raccourci : « On l'a renvoyé, donc on l'a tué ». C'est une pensée magique en situation de stress, très fréquente entre 12 et 16 ans. Elle ne se corrige pas par une note de service. Elle se corrige par la parole.

3. Le passage à l'acte comme langage. En psycho-pédagogie, on appelle cela un acting out : quand la parole est empêchée, c'est l'acte qui parle à sa place. Saccager n'est pas seulement détruire ; c'est dire, maladroitement : 
« Vous ne nous avez pas écoutés ».

Face à cela, le réflexe du conseil de discipline est la facilité. C'est la justice rétributive : tu as cassé, tu paies. Elle soulage l'adulte, mais elle n'éduque pas l'enfant.

Ce qu'il fallait faire : une session d'écoute

Nos Conseillers d'Orientation, très bien formés au sein de nos ENS et ENSET, sont outillés pour cela. Ce que les textes prévoient, ce n'est pas d'abord punir, c'est écouter.

Temps 1 : La cellule d'écoute d'urgence (72 heures). Écoute active, sans jugement. On laisse les élèves, les enseignants, les surveillants dire leur peur. On nomme les morts. On adresse enfin des condoléances aux familles.

Temps 2 : Le cercle restauratif. On met autour d'une même table, sans uniforme ni galon, élèves délégués, administration, parents. Chacun répond à trois questions : Qu'est-ce qui s'est passé pour toi ? Qu'est-ce que tu as ressenti ? De quoi aurais-tu besoin pour réparer ?

Temps 3 : La réparation symbolique. Au lieu de seulement payer les vitres, les élèves participent à la reconstruction. Ils repeignent la salle qu'ils ont saccagée. Ils organisent une journée d'hommage aux disparus. On transforme la culpabilité en responsabilité.

C'est cela, la justice restaurative. Elle a les taux de récidive les plus faibles au monde.

Enfin, en tant que parent, adulte, j'ai été choqué de voir des policiers équipés et protégés, formés pour contenir, lancer de grosses pierres sur de petits enfants à tête nue.

Comment un adulte assermenté peut-il balancer une pierre sur un enfant de 12 ans ? Si une pierre policière tuait un enfant, qui serait responsable ? Un policier est payé pour recevoir des cailloux, pas pour en rendre.

Le spectacle du Lycée technique bilingue de Nsam donne à voir, en concentré, la crise de l'Éducation au Cameroun et, partant, la décadence morale de notre société : nous avons appris à protéger les murs plus que les vies.

Et j'en suis, profondément, inquiet.