Canal 2’Or : la question qui dérange après la polémique Dipanda
© Camer.be : Onana Nestor | 02 nov. 2026 00:26:00 | 676Une polémique autour de Charlotte Dipanda et des Canal 2’Or relance le débat sur la liberté artistique au Cameroun. Faits, zones d’ombre et enjeux.
Le jour où une cérémonie de trophées a failli devenir un examen de loyauté
Yaoundé, Palais des Congrès. Les projecteurs sont braqués sur la scène. Les artistes ont sorti leurs plus belles tenues. Les caméras de Canal 2 International tournent. Dans la salle, on applaudit. Sur le papier, rien d’anormal : les Canal 2’Or sont la grand-messe annuelle de la culture camerounaise, un rendez-vous qui, depuis vingt ans, a sacré les Locko, les Sandrine Nnanga, les Kocee.
Sauf qu’une question, cette année, a parasité la fête. Une question simple, presque naïve : Charlotte Dipanda était-elle sur la liste des nominés ? Et si oui, pourquoi n’y était-elle plus ?
Nous avons cherché la réponse. Nous ne l’avons pas trouvée.
Aucun communiqué du comité d’organisation n’a été publié à ce sujet. Aucune liste officielle des nominés n’a pu être consultée pour confirmer ou infirmer une quelconque exclusion.
Ce que l’on sait vraiment des Canal 2’Or et de leur fonctionnement
Les faits, d’abord. Les Canal 2’Or existent depuis 2004. L’édition 2026, la 20e du nom, est placée sous le haut patronage de la Première dame du Cameroun, Chantal Biya. Ce n’est pas une rumeur : le comité d’organisation l’a annoncé publiquement le 14 mai dernier à Douala. Mieux : la Première dame a elle-même été récompensée à plusieurs reprises pour son action de mécénat culturel, notamment lors de la 10e édition et plus récemment lors de la 15e édition, où le comité lui a décerné le « Prix du meilleur mécène ».
Ce patronage n’a rien d’illégal. Il n’a rien de choquant en soi. Le mécénat public ou privé finance des salles, des carrières, des institutions. Mais il pose une question mécanique : quand une cérémonie culturelle est présidée par une figure politique de premier plan, ses décisions peuvent-elles être perçues comme purement artistiques ?
La réponse honnête est : cela dépend des garde-fous. Une procédure transparente, des critères publics, un jury indépendant, et le patronage reste ce qu’il devrait être : un soutien. Une procédure opaque, des décisions inexpliquées, et le patronage devient un doute. Pas une accusation. Un doute.
Charlotte Dipanda, Richard Bona, et la mémoire longue du pouvoir
Pour comprendre pourquoi cette polémique a pris, il faut remonter un peu.
Charlotte Dipanda n’est pas une artiste « politique ». Sa carrière s’est construite sur la musique, pas sur les tribunes. Mais en mai 2020, lors d’une interview télévisée, elle a dit une phrase qui a fait le tour du pays :
« Je pense qu’il est temps qu’on nous propose autre chose. […] tant qu’il n’y a pas d’alternance, il n’y a pas véritablement de développement possible. ». Des propos mesurés, argumentés, mais qui, dans le contexte camerounais, ont été immédiatement politisés.
La même année, Richard Bona, bassiste de renommée internationale, sortait un single au vitriol contre le régime, « Allô Fokou », dans lequel il invitait les soutiens du pouvoir à aller acheter des cordes pour se pendre. Bona et Dipanda ne sont pas dans le même registre. L’un provoque, l’autre réfléchit à voix haute. Mais les deux ont en commun d’avoir osé parleret de l’avoir payé en polarisation.
Et le citoyen ordinaire, dans tout ça ?
C’est ici que le sujet dépasse Charlotte Dipanda.
Si une artiste de son calibre trois Canal 2’Or, une carrière internationale, une visibilité qui dépasse les frontières peut être soupçonnée d’avoir été écartée pour ses opinions, que reste-t-il au jeune diplômé qui, dans un bureau de Douala, n’ose pas contredire son chef de service ? À l’enseignant qui hésite avant de signer une pétition ? Au journaliste qui reformule trois fois sa question avant de la poser ?
La liberté d’expression ne se mesure pas à la place qu’elle laisse aux puissants. Elle se mesure à la place qu’elle laisse à ceux qui n’ont aucun pouvoir de nuisance. Une société où l’on peut critiquer le gouvernement sans perdre son emploi est une société libre. Une société où l’on doit choisir entre sa conscience et sa carrièremême de manière informelle, même sans texteest une société qui a un problème.
La question que les organisateurs devraient éclaircir (et pourquoi ils devraient le faire)
Nous posons ici les questions qui, à notre sens, méritent une réponse publique. Pas pour accuser. Pour clarifier.
Charlotte Dipanda figurait-elle sur une liste de nominés ou de participants à l’édition concernée ? Si oui, a-t-elle été retirée ? Par qui ? Sur quel critère ? Le comité a-t-il subi une pression, directe ou indirecte ? Et si aucune exclusion n’a eu lieu, pourquoi le démenti n’a-t-il pas été plus rapide et plus clair ?
Ces questions ne sont pas des condamnations. Elles sont la base de toute procédure crédible. L’indignation peut déclencher une enquête. Elle ne doit jamais la remplacer. Et une institution culturelle qui veut durer vingt ans de plusles Canal 2’Or viennent justement de fêter leurs vingt ansa plus à gagner à la transparence qu’au silence.
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