Or du Cameroun : 1 tonne à la CDEC, 15 tonnes aux Émirats
© Camer.be : Paul Moutila | 11 oct. 2026 08:11:00 | 437Le Cameroun stocke 1 036 kg d'or à la CDEC, mais 15 tonnes partent vers les Émirats sans être déclarées. Valère Bessala dénonce une enquête compromise.
Une tonne et 36 kilos dans les coffres de la CDEC. Quinze tonnes évaporées vers Dubaï. L'or du Cameroun raconte une histoire que les communiqués officiels préfèrent taire.
Le Cameroun a officiellement exporté 22,3 kg d'or en 2023. Les Émirats arabes unis, eux, déclarent avoir importé plus de 15 tonnes provenant du Cameroun la même année. Un écart de 600 fois. Un trou dans les comptes publics. Et une question : où passe le reste ?
Une tonne d'or dans les coffres, et personne pour expliquer d'où elle vient
Le Bulletin du Trésor public de septembre 2026 est formel. 838 lingots d'une masse totale de 1 036,142 kg, d'un carat moyen de 21,96, ont été transférés à la Caisse des dépôts et consignations les 16 et 18 septembre 2024. Le stock a doublé en un an. Les données antérieures faisaient état de 500 lingots, soit 500,86 kg, en 2023.
Le Trésor ne dit pas d'où vient cet or. Il ne précise pas non plus comment il a été collecté. La circulaire d'exécution du budget 2026 confie simplement à la CDEC « la conservation du stock d'or souverain du Cameroun ». La Sonamines, la société minière d'État, collecte l'or revenant à l'État au titre de la fiscalité minière.
Le Projet GOLD, piloté par le Trésor en collaboration avec le ministère des Mines et la Sonamines, a permis entre août 2024 et avril 2025 la collecte et la fusion de 59,021 kg d'or, auxquels s'ajoutent d'autres métaux, portant la masse totale à 106,922 kg. Ce nouveau stock « vient ainsi s'ajouter » aux 838 lingots transférés à la CDEC.
Une tonne. Voilà pour les réserves. Voilà pour le patrimoine souverain.
22 kilos déclarés, 15 tonnes importées : l'écart qui ne passe pas
Les chiffres officiels du Cameroun pour 2023 sont sans appel. 22,3 kg d'or déclarés à l'exportation par les Douanes camerounaises. C'est ce que révèle le rapport de l'Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE).
En face, les Émirats arabes unis déclarent avoir importé plus de 15 tonnes d'or en provenance du Cameroun la même année. Près de 700 fois plus. Le géologue Dr Youmssi Bareja, cité par RFI, ne mâche pas ses mots : « C'est pratiquement toute la production du Cameroun qui passe par des voies illégales. Imaginez-vous : 15 tonnes, cela représente 15 000 kilos d'or, soit environ 900 milliards de francs CFA. »
L'ITIE estime que ces fuites coûtent à l'État environ 300 millions de dollars US par an, soit 165 milliards de FCFA. Pour la seule année 2023, l'écart entre les déclarations camerounaises et les données internationales représente 15,194 tonnes attribuées au Cameroun par les partenaires commerciaux.
La production nationale issue de l'exploitation artisanale semi-mécanisée s'est élevée à 952,77 kg cette année-là, selon la Sonamines. Les 15 tonnes que le monde dit avoir reçues du Cameroun représentent plus de quinze fois cette production officielle.
L'Ouganda entre dans la danse : 3,17 tonnes de plus
Jusqu'ici, le débat public se concentrait sur les Émirats. Depuis quelques semaines, l'Ouganda change la donne.
Selon les données de WITS, alimentées par UN Comtrade, Kampala a déclaré avoir importé 3 175 kg d'or brut en provenance du Cameroun en 2024, pour une valeur estimée à 248,18 millions de dollars, soit environ 150,5 milliards de FCFA. En 2023, l'Ouganda avait déjà déclaré 1 117 kg, évalués à 71,61 millions de dollars.
Du côté camerounais, aucune exportation d'or vers l'Ouganda n'apparaît dans les statistiques pour ces mêmes périodes. Aucune.
Le problème est simple : comment 4,3 tonnes d'or camerounais ont-elles pu arriver en Ouganda en deux ans sans qu'aucune administration camerounaise ne l'enregistre ? L'Ouganda n'a pas de frontière terrestre avec le Cameroun. Aucun camion ne peut traverser la RDC, le Congo, la RCA, le Soudan du Sud et le Kenya sans franchir des postes frontaliers. Sauf que l'or ne voyage pas en camions. Il voyage dans des valises.
Le rapport The Sentry, publié en 2021, expliquait déjà que l'or issu des zones de conflit est principalement acheminé en contrebande vers des pays voisins comme le Burundi, le Kenya, l'Ouganda et le Cameroun. L'Ouganda et le Cameroun ont des taxes sur l'or bien plus basses que leurs voisins respectifs, la RDC et la RCA.
Valère Bessala : « L'enquête ne produira aucun résultat »
L'ancien administrateur civil Valère Bessala ne mâche pas ses mots. Selon lui, l'enquête relative au scandale du pillage de l'or en cours au Cameroun ne produira aucun résultat. Pourquoi ? Parce que ceux à qui le président a confié cette enquête sont au cœur du pillage.
Dans une intervention remarquée lors de l'émission Geopolis sur Équinoxe TV en avril 2025, Bessala a dévoilé ce qu'il présente comme un système bien rodé de détournement des ressources minières camerounaises à travers des entreprises fictives.
Son analyse : des réseaux locaux créent des sociétés apparemment étrangères en leur donnant des noms à consonance occidentale. Ces entreprises fictives sont ensuite présentées aux plus hautes autorités comme des investisseurs internationaux sérieux, alors qu'elles ne seraient que des coquilles vides contrôlées par des Camerounais influents.
Il pointe du doigt trois sociétés : Cam Iron, CDE et Savannah Energy. Cam Iron, active dans l'exploitation du fer de Mbalam, aurait été dirigée pendant quinze ans par un Camerounais avant d'être cédée à des intérêts australiens dans des conditions opaques. La Cameroon Development Corporation serait impliquée dans des cas de surfacturation et de détournement de fonds. Quant à Savannah Energy, présentée comme un acteur du secteur pétrolier, elle serait en réalité une structure sans réelle substance.
Ce système ne pourrait fonctionner sans des complicités au plus haut niveau, selon Bessala. Il évoque notamment la présence du fils d'un général à la tête de certaines de ces entreprises.
44 tonnes envolées en cinq ans
En juillet 2026, le gouvernement a lui-même reconnu l'ampleur du phénomène. Le ministre des Mines par intérim, Fuh Calistus Gentry, a déclaré que 80 à 90 % de l'or produit échappait à la collecte officielle.
Les chiffres officiels confirment. Entre 2021 et 2025, 44,322 tonnes d'or ont échappé aux circuits officiels. Les pays importateurs ont enregistré 46,219 tonnes venues du Cameroun, contre 1,897 tonne dans les déclarations de l'administration et de la Sonamines. Le gouvernement chiffre cet or à 1 941,19 milliards de FCFA, pour un manque à gagner fiscal de 577,51 milliards.
Face à ce désastre, le gouvernement a annoncé une opération de contrôle à grande échelle à partir du 1er août 2026. Objectif : récupérer 395 milliards de FCFA de recettes fiscales et douanières sur une production estimée à 17,17 tonnes d'or couvrant les exercices 2025 et 2026. Le Trésor attend au moins 95 milliards de FCFA de la production de 4,13 tonnes en 2025. Pour 2026, le gouvernement annonce 300 milliards de FCFA supplémentaires pour 13,04 tonnes.
Une task force réunissant la Sonamines, les impôts et les douanes contrôle désormais les sites miniers dans les régions de l'Est et de l'Adamaoua. Un expert international doit être recruté pour évaluer le potentiel réel des gisements et imposer une taxation minimale indépendante des déclarations des exploitants.
Ce que révèle cette affaire sur la gouvernance des ressources
L'or du Cameroun raconte une histoire simple. L'État déclare 22 kilos. Le monde en reçoit 15 tonnes. L'écart n'est pas une erreur de saisie. C'est un système.
Un système qui repose sur des frontières poreuses, une traçabilité inexistante, des sites miniers sans suivi en temps réel, et une application insuffisante des réglementations. Un système qui profite à quelques-uns pendant que l'État perd des centaines de milliards.
La question n'est pas de savoir si l'or sort du Cameroun sans être déclaré. Les chiffres le prouvent. La question est de savoir qui organise cette sortie, qui en profite, et pourquoi les enquêtes n'aboutissent pas.
Valère Bessala a sa réponse. Elle est accusatoire, elle est politique, elle n'est pas prouvée. Mais elle pose une question que personne, au sommet de l'État, n'a publiquement adressée : peut-on enquêter sur un système quand les enquêteurs en font partie ?
Le Cameroun dispose d'un stock d'or souverain. C'est un fait. Il est conservé à la CDEC. C'est un fait. Il a doublé en un an. C'est un fait.
Mais ce stock, aussi symbolique soit-il, ne représente qu'une fraction infime de ce que le pays produit. Entre 80 et 90 % de l'or camerounais échappe à l'État. Les réserves de la CDEC sont une vitrine. Derrière la vitrine, il y a un pillage.
Le gouvernement a annoncé des réformes. Une task force. Un expert international. Des contrôles sur les sites. Ces mesures suffiront-elles ? Rien ne permet de l'affirmer aujourd'hui.
Une chose est certaine : tant que 15 tonnes d'or pourront quitter le Cameroun sans apparaître dans les statistiques, la souveraineté monétaire du pays restera une illusion. Et les lingots de la CDEC, aussi brillants soient-ils, ne changeront rien à l'affaire.
Combien d'or le Cameroun a-t-il dans ses réserves ?
Selon le Bulletin du Trésor public de septembre 2026, 838 lingots d'une masse totale de 1 036,142 kg ont été transférés à la CDEC en septembre 2024. Le stock a doublé en un an, passant de 500,86 kg en 2023 à plus d'une tonne en 2024.
Pourquoi y a-t-il un écart entre les exportations déclarées et les importations des Émirats ?
Le Cameroun déclare 22,3 kg d'or exportés en 2023. Les Émirats déclarent plus de 15 tonnes importées du Cameroun la même année. Cet écart suggère que la quasi-totalité de l'or camerounais sort du pays par des canaux informels, sans passer par les circuits officiels.
Qu'est-ce que l'enquête sur le pillage de l'or ?
Le président a confié une enquête sur le trafic d'or au Cameroun. Valère Bessala, ancien administrateur civil, affirme que cette enquête ne produira aucun résultat car les personnes chargées de la mener seraient impliquées dans le pillage. Ces accusations ne sont pas prouvées.
Que fait le gouvernement pour lutter contre ce trafic ?
Le gouvernement a annoncé une opération de contrôle à partir du 1er août 2026, avec une task force réunissant la Sonamines, les impôts et les douanes. Objectif : récupérer 395 milliards de FCFA sur une production estimée à 17,17 tonnes pour 2025-2026.
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