AFRIQUE :: Aventure suicidaire de Fodjo Kadjo Abo: Débat sur l’immigration clandestine :: AFRICA
© Correspondance : palabresintellectuelles@gmail.com | 18 Feb 2025 08:00:39 | 1862L’écrivain ivoirien Fodjo Kadjo Abo est décidément passé maître dans l’art du récit épistolaire. Il y excelle tant et si bien que dans son ouvrage intitulé « Aventure suicidaire » on a le sentiment à chaque fois qu’un protagoniste prend sa plume pour défendre son point de vue, que cette fois le débat est clos, avant de réaliser dans l’épitre suivante qui vient se poser en contrepied que le raisonnement de la lettre précédente était loin d’être incontestable ; que la vérité est loin d’être un dogme absolu, mais plutôt une notion relative. Ne dit-on pas justement que la vérité est relative ?
« Pour ou contre l’immigration clandestine des Africains subsahariens en Europe ? » : tel est l’objet du débat de l’ « Aventure suicidaire ». Le livre se décline en vingt-trois épitres bien étoffées, rédigées tour à tour par une demi-dizaine de protagonistes tous décidés à convaincre l’autre partie. Les arguments sont si bien développés dans chaque envoi que dès les premières lettres échangées le lecteur se sent partagé, ne sachant plus trop derrière quel épistolier se ranger, à qui donner raison, tant le bon sens est ici la chose la mieux partagée.
En bref, Justin Yeboua nourrit l’ambition d’émigrer en France, et il s’active pour son projet. Il se pose un problème de visa, qu’il est décidé à contourner en voyageant dans la clandestinité. Malgré le risque (mortel) que cette aventure comporte au vu de l’actualité ambiante, Justin est décidé à mettre toutes les chances de son côté, autant que faire se peut. Encouragé par un pasteur diseur de bonne aventure, il achète un billet de voyage auprès d’une agence spécialisée dans l’organisation des voyages clandestins, pour la rondelette somme de deux millions cinq cents mille francs CFA. Ensuite il écrit à son cousin installé en Europe de lui accorder l’hébergement à son domicile une fois qu’il aura posé les pieds en France, en attendant qu’il trouve du travail. Ce cousin, Koffi Ban, a une situation plutôt confortable et enviable outre-mer. Héberger Justin chez lui ne lui poserait pas d’inconvénient, il dispose dans son appartement de deux chambres d’ami, inoccupées. De surcroit, il s’est toujours montré aimable et généreux envers son jeune cousin. Ce qui dérange Koffi dans le projet de voyage de Justin, c’est la voie par laquelle ce dernier veut se rendre en Europe. Il pourrait y perdre la vie, noyé dans la Méditerranée, ou finir sur un comptoir de marché aux esclaves, en Lybie. En répondant à la lettre de Justin, Koffi déconseille vivement Justin de prendre la route, de ne pas abandonner sa situation professionnelle déjà stable en Côte d’Ivoire pour se lancer dans une aventure sans garantie.
A partir de là, le débat s’ouvre et se déchaîne. Justin ne se laisse pas démoraliser par les reproches de Koffi ; pour lui, l’Europe est la destination rêvée pour tout jeune africain qui veut s’épanouir, gagner de l’argent et en faire profiter à sa famille restée au pays. Oui, il y a un facteur risque, mais ne dit-on pas « Qui ne risque rien n’a rien » ? Les malheureuses victimes de l’immigration clandestine brandies dans les médias européens pour dissuader les jeunes africains à se rendre en Europe ne représentent qu’une infime partie du grand nombre qui réussit à passer de l’autre côté. Ce n’est, pour ainsi dire, que le train qui arrive en retard. Justin pense et croit que la vie est infiniment plus abordable en Europe, qu’il y a là-bas du travail pour tout le monde. Koffi lui croit être mieux avisé, et il s’en explique : « Tu fais preuve d’un optimisme que je suis loin de partager. Tu as parlé comme si les offres d’emploi étaient légion en France et qu’il suffisait de débarquer dans ce pays pour avoir du travail. Mon cher Justin, les choses ne sont pas aussi faciles que tu le penses. » Les arguments et contre-arguments se succèdent et se télescopent au fil des lettres échangées, jusqu’à ce que le pasteur Judas Kodjougou vienne à la rescousse de son fidèle Justin Yeboua.
L’homme de Dieu adresse une lettre à Koffi Ban dans laquelle il développe un raisonnement singulier pour tenter de justifier quelque peu la tendance des jeunes africains à immigrer clandestinement chez les Blancs : « Les Africains, il est vrai, souffrent beaucoup de l’immigration clandestine. Il n’en reste pas moins constant que ce phénomène préoccupe aussi les Européens au plus haut point …plus de cinq millions de migrants clandestins sont entrés en Europe entre 2011 et 2017. De plus, de source fiable, la lutte contre ce fléau a coûté à l’Europe treize milliards d’Euros, soit huit mille cinq cent vingt-huit milliards de nos francs. » ; et de pasteur à moraliste, il n’y a qu’un pas, Judas Kodjougou poursuit : « ‘Celui qui, couché sur le dos, lance un crachat en l’air, le recevra sur la poitrine’, dit un proverbe indien. Tant que les Européens continueront à fomenter l’instabilité des pays sous-développés à travers des convulsions publiques, des coups d’Etat et des conflits armés, l’insécurité, le chômage et la pauvreté pousseront les habitants de ces pays à aller chercher refuge chez eux. » Donc, pour le pasteur Kodjougou, Dieu utilise en quelque sorte l’immigration clandestine pour châtier les Européens de leur nombreux forfaits en Afrique. Les jeunes africains doivent s’y rendre par légions et par tous les moyens possibles, afin de se servir dans les richesses de cette Europe-là, coupable envers l’Afrique.
Koffi Ban revient à la charge, et charge le pasteur Kodjougou dans son épitre suivante : « En quoi un fléau qui n’endeuille que les Africains peut-il être considéré comme un plan conçu et mis en œuvre par Dieu pour les délivrer de la domination des Européens ? Est-il concevable qu’un châtiment prévu pour ceux-ci ne fasse gémir que des Africains ? Les Européens, dîtes-vous, souffrent de l’immigration illicite parce que la lutte contre ce fléau leur a coûté près de treize milliards d’euros en quinze ans. Quelle est l’incidence de ce coût sur le portefeuille de l’Europe ? Que représente cette somme par rapport au nombre de Noirs morts sur le chemin de l’immigration clandestine vers l’Europe au cours de la même période ? Que représentent ces dépenses à côté de l’argent que des migrants ont dépensé pour leur voyage au cours de la même période ? En mai 2017, le directeur général de l’Organisation internationale pour les Migrations disait dans une interview accordée à l’agence de presse Reuters que les migrations clandestines représentent chaque année un chiffre d’affaires de trente-cinq milliards de dollars pour les réseaux de passeurs. Ce chiffre d’affaires correspond à ce que les migrants clandestins déboursent par an pour financer leurs aventures… »
Bientôt le père de Justin et sa mère se mêlent eux-aussi aux discussions. Dès lors, le débat devient déséquilibré. Justin Yeboua et son pasteur sont bombardés d’épîtres lancées comme des flèches depuis l’autre camp ; des menaces de maudissement paraissent même dans celles des parents de Justin adressées à leur fils, au cas il daignerait quitter sa fonction professionnelle à Abidjan pour se rendre en Europe. Mais Justin cèdera-t-il ; continuera-t-il d’y croire, vaille que vaille, comme le héros Dany Make dans le roman d’Alain Didier Ntamag intitulé « J’ai perdu le Nord », où l’auteur démontre quelque part dans son livre l’ambiguïté des raisons qui poussent la jeunesse africaine à se rendre en Europe. Pourquoi ? Pour quelles raisons ? Juste pour aller au pays des Blancs, vivre chez les Blancs ? Le héros d’Alain Didier Ntamag, Dany Make, n’en savait plus lui-même grand-chose, des véritables raisons qui motivaient son « aventure suicidaire ». Tant tout était devenu flou dans sa tête : « Tout ce que je savais, c’est qu’il fallait que j’atteignisse l’Europe tôt ou tard et à tout prix. »
Fodjo Kadjo Abo est aussi l’auteur de « Que ne ferait-on pas pour du pognon ? », finaliste dans la catégorie Recherche à l’édition 2015 des Grands prix des Associations Littéraires (GPAL).
Lauréat du Grand Prix Africain Félix Houphouët Boigny du meilleur Inspecteur général des Services Judiciaires et Pénitentiaires de la décennie dans l’espace UEMOA, décerné le 29 novembre 2024 par Grace Mondiale Group.
Membre d’honneur de l’Institut Africain de Recherche Pluridisciplinaire.
Docteur Honoris Causa du Centre de Valorisation Professionnelle de Tunis, titre décerné le 13 novembre 2024.
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