230 km en 7 heures : la route Douala-Yaoundé s’effondre et menace l’économie camerounaise. Récit d’un chaos qui pourrait coûter cher au pouvoir.

Sur l’axe vital qui relie Douala à Yaoundé, les nids-de-poule, les embouteillages et les promesses non tenues alimentent une colère qui pourrait se retourner contre le RDPC.

Sept heures pour parcourir 230 kilomètres. Ce vendredi 2 octobre, les bouchons s’étiraient sur 25 km à l’entrée de Douala. Les passagers partis de Yaoundé à 8 heures n’avaient toujours pas atteint la capitale économique sept heures plus tard. Sur le bas-côté, des cardans arrachés, des rotules brisées, des roues déboîtées. La route Douala-Yaoundé ne tient plus. Et derrière les tôles froissées, c’est une artère économique vitale qui se bouche, et un pouvoir qui commence à sentir le danger.

Une artère vitale, un calvaire quotidien

La route nationale n°3 relie les deux plus grandes villes du Cameroun. Elle supporte, selon les chiffres du ministère des Transports, entre 6 000 et 12 000 véhicules par jour. Plus de 70 % du trafic de marchandises du pays passe par cet axe. Mise en service au milieu des années 1980, avec une vitesse de référence de 80 km/h, elle accueille aujourd’hui une circulation composée à près de 40 % de poids lourds. Des camions qui partent du port de Douala pour ravitailler le Tchad et la Centrafrique.

Le problème n’est pas nouveau. Mais il s’est aggravé avec le retour des pluies. La chaussée, jadis parsemée de quelques trous, est désormais jonchée de nids-de-poule gigantesques. La partie la plus critique reste la cinquantaine de kilomètres entre Douala et Édéa. Il faut parfois trois quarts d’heure pour franchir les 500 mètres du poste de péage qui précède la ville industrielle.

À Édéa, le business des motos-taxis

Au pied de la passerelle de Sikoum, les conducteurs de motos-taxis ont trouvé un filon. Ils proposent aux usagers coincés dans les embouteillages de les extraire de la localité moyennant 15 000 F CFA. « On ne compte plus les heures car ça ne s’arrête jamais, confie l’un d’eux. Ce qui nous importe c’est le nombre de clients qui abandonnent le voyage et nous sollicitent pour franchir l’engorgement. » Un business de la débrouille qui dit tout de l’état de la route.

Pourquoi la route s’effondre

Les responsables du ministère des Transports pointent du doigt les conducteurs de poids lourds. Ils ne respecteraient pas toujours les limitations de tonnage, ce qui aurait contribué à aggraver l’état de la chaussée. Une explication commode. Mais la route a été construite entre 1982 et 1986, livrée en quatre ans, et sa durée de vie est aujourd’hui dépassée. « La durée de vie de cette route est dépassée », a reconnu le ministre des Travaux publics, Emmanuel Nganou Djoumessi, lors d’une visite à Douala le 25 septembre, aux côtés du Premier ministre Joseph Dion Ngute.

Les promesses de l’État

L’exécutif a déroulé son plan. Le 2 octobre, un décret a autorisé le ministre de l’Économie à obtenir un crédit de 347,5 millions d’euros, soit environ 228 milliards de F CFA, pour le corridor Douala-Bangui. Il ne s’agit que d’une tranche du programme de 1,12 milliard de dollars approuvé en juin par la Banque mondiale. Six jours plus tard, le 8 octobre, le même ministère lançait un appel d’offres international pour reconstruire les 167 km séparant Yaoundé d’Édéa, répartis en trois lots. Les entreprises ont jusqu’au 24 novembre pour déposer leurs offres.

Le projet prévoit de rectifier les virages, de numériser les postes de pesage et de transformer 45 km du tronçon en deux fois deux voies, pour une livraison attendue autour de 2029. Il en ira de même pour les 51 km qui séparent Douala d’Édéa, où se concentrent aujourd’hui les principaux engorgements. Sauf que le financement de cette dernière section reste à trouver. Les partenaires financiers ne se bousculent pas.

Le spectre d’un vote sanction

À l’approche des élections locales, la question est devenue politique. À Douala, les élus et les cadres du RDPC ont profité de la visite du Premier ministre pour l’alerter : les désagréments subis par les usagers pourraient se répercuter dans les urnes. Joseph Dion Ngute a tenu à rassurer. Mais l’opposition ne lâche rien. « Cette route a été construite entre 1982 et 1986, soit en quatre ans, rappelle Benjamin Ngongang, du parti MP3. En la livrant, on savait bien quelle était sa durée de vie. Non seulement on n’a rien fait pour s’y préparer, mais, aujourd’hui, on est incapable de faire une route de 200 km en dix ans. » Il souligne que le chantier de l’autoroute censée remplacer la route actuelle a été lancé en 2014 et n’a toujours pas été achevé.

CFHEC et les réparations provisoires

En ce mois d’octobre, les engins de la China First Highway Engineering Company (CFHEC) déversent des cailloux sur une chaussée détrempée. L’entreprise chinoise a remporté un marché d’entretien de 4,97 milliards de F CFA pour 236 km. Trois mois de travaux. Mais le ministère des Travaux publics a prévenu : il s’agit uniquement de réparations provisoires, pour tenir jusqu’à la prochaine saison sèche. Pas de quoi rassurer les transporteurs qui perdent de l’argent à chaque voyage.

Et maintenant ?

La reconstruction complète de l’axe Douala-Yaoundé reste une promesse lointaine. Les 167 km entre Yaoundé et Édéa sont sur les rails, mais le financement de la section Douala-Édéa n’est pas bouclé. Les travaux devraient s’étaler jusqu’en 2029, au mieux. D’ici là, les Camerounais continueront de payer 15 000 F CFA pour contourner un bouchon, de casser des rotules sur des nids-de-poule, et de compter les heures perdues. Une question, désormais, obsède les esprits : combien de temps un pouvoir peut-il ignorer une route qui étrangle son économie avant que les urnes ne le lui rappellent ?


Pourquoi la route Douala-Yaoundé met-elle autant de temps ?
Parce que la chaussée est dégradée par des années de trafic intense, notamment de poids lourds, et que les pluies aggravent les nids-de-poule. Les travaux de reconstruction complète ne sont pas encore achevés.

Quand la route sera-t-elle reconstruite ?
Un appel d’offres a été lancé le 8 octobre pour 167 km entre Yaoundé et Édéa. La livraison est espérée autour de 2029. Pour la section Douala-Édéa, le financement reste à trouver.

Combien coûte le contournement des bouchons à Édéa ?
Les motos-taxis proposent de traverser la localité pour 15 000 F CFA, un business qui prospère sur le chaos routier.