La gendarmerie a interpellé deux frères soupçonnés d’avoir exhumé le corps de leur cousin à Pitoa, dans la région du Nord, et d’avoir tenté de céder son squelette pour six millions de francs CFA. L’acheteur présumé court toujours.

Deux frères ont été arrêtés à Pitoa pour avoir exhumé le corps de leur cousin et vendu ses ossements pour 6 millions FCFA. L’enquête continue.

Deux frères. Un cousin mort depuis deux ans. Et un squelette qui valait six millions de francs CFA. Raphaël N., 28 ans, a été arrêté le 10 octobre 2026 au quartier Ngousso, à Yaoundé. Son frère aîné, Moustapha M., 31 ans, a été interpellé à Pitoa, dans la région du Nord, avec l’appui de la brigade de gendarmerie locale. Ce qu’on leur reproche : avoir déterré le corps de leur propre cousin pour en vendre les os. L’affaire a été rendue publique par ActuCameroun le 20 octobre.

Le corps a été déterré à Pitoa. La vente s’est conclue à Garoua.

Pitoa. Une commune de la région du Nord, à une quinzaine de kilomètres de Garoua. C’est là qu’un homme est mort il y a deux ans. Il a été enterré. Puis, selon les enquêteurs, son corps a été exhumé. Par ses propres cousins.

Le lieutenant Claude Mboutou, chef du Bureau des recherches judiciaires, a livré les premiers éléments à la presse. Les deux suspects auraient déterré les restes de leur cousin et prélevé une partie du squelette. Le crâne. Les côtes. Une première cargaison qui aurait trouvé preneur à Garoua, pour trois millions de francs CFA.

Le reste les fémurs, le bassin, les vertèbres a pris une autre direction. Yaoundé. Plus précisément le quartier Ngousso, où Raphaël N. a été interpellé le 10 octobre 2026. Il tentait, selon la gendarmerie, de céder ce deuxième lot pour trois millions de francs CFA supplémentaires.

Six millions au total. Pour les os d’un cousin.

Ce que dit la loi camerounaise 

Le Code pénal camerounais est clair sur un point : « Celui qui viole des tombeaux ou sépultures, profane tout ou partie d’un cadavre humain, enseveli ou non, est puni d’un emprisonnement de 3 mois à 5 ans et d’une amende de 10 000 à 100 000 FCFA ».

Trois mois à cinq ans. Et une amende qui ne dépasse pas 100 000 francs CFA, soit environ 150 euros.

Le décalage est brutal. D’un côté, un trafic qui se négocie en millions. De l’autre, une sanction pénale qui, dans le meilleur des cas, aboutit à une amende inférieure à 2 % de la valeur d’un seul lot d’ossements. « La loi n’a pas été pensée pour ce phénomène », reconnaît un magistrat en poste à Garoua, qui requiert l’anonymat pour parler d’une affaire en cours. « Elle date d’une époque où profaner une tombe était un acte isolé, pas un commerce. »

Le trafic d’ossements humains n’est pourtant pas un phénomène nouveau au Cameroun. En 2024, trois individus avaient été arrêtés à Yaoundé avec un squelette complet, qu’ils comptaient vendre pour six millions de francs CFA. Les os étaient destinés, selon les enquêteurs, à la fabrication d’une drogue appelée « caillou ». En juin 2026, deux hommes présentés comme des trafiquants « célèbres » avaient été déférés devant le parquet de Tcholliré, dans le Nord, avec deux squelettes complets en leur possession. La gendarmerie avait indiqué qu’une somme de 15 millions de francs CFA leur avait été proposée pour la livraison.

L’affaire de Pitoa n’est donc pas une anomalie. C’est un épisode de plus dans une série qui s’allonge. Sauf qu’ici, le crime ne vient pas d’un réseau extérieur. Il vient de la famille.

« Ils savaient où était la tombe »

C’est ce détail qui rend l’affaire de Pitoa différente des précédentes. Les suspects n’ont pas profané un cimetière au hasard. Ils connaissaient l’emplacement exact de la sépulture. Ils savaient qui était enterré là.

« Dans la plupart des affaires que nous traitons, les auteurs ciblent des tombes récentes, repérées lors de funérailles publiques », explique un officier de gendarmerie basé à Garoua, joint par téléphone. « Ici, ils n’avaient pas besoin de repérer. Ils étaient de la famille. »

Le corps avait deux ans. Assez de temps pour que la décomposition ait fait son œuvre. Assez de temps, aussi, pour que la disparition des restes passe inaperçue. Personne ne surveille une tombe de deux ans dans un village de la région du Nord.

Nous avons tenté de joindre la famille du défunt à Pitoa. Sans succès. Le nom du cousin n’a pas été communiqué par la gendarmerie. On ignore s’il laisse une femme, des enfants, ou d’autres proches qui auraient pu s’opposer à l’exhumation. L’enquête n’a pas non plus précisé si les deux frères avaient agi seuls ou s’ils avaient été approchés par un intermédiaire.

L’acheteur court toujours

Le parquet n’a pas communiqué sur l’affaire. La gendarmerie, elle, continue de chercher l’acheteur présumé. Celui qui, selon les enquêteurs, devait récupérer le deuxième lot d’ossements à Ngousso. Il est en fuite.

Une question reste ouverte : à quoi servent ces os ? Les précédents camerounais orientent vers deux pistes. La première est la fabrication de drogues, notamment le « caillou », un dérivé dont la composition exacte reste mal documentée. La seconde est la sorcellerie ou les pratiques rituelles, un marché qui, selon plusieurs sources concordantes, se porte bien dans le Nord et l’Extrême-Nord.

Aucune de ces deux hypothèses n’a été confirmée dans le cas de Pitoa. La gendarmerie n’a pas précisé l’usage qui devait être fait des ossements. « L’enquête déterminera s’il existe des ramifications », a simplement indiqué le lieutenant Mboutou.

Le problème n’est pas l’affaire. C’est le silence autour.

Le traitement médiatique de cette affaire illustre un angle mort. En dehors d’ActuCameroun et de quelques sites d’information en ligne, la presse camerounaise n’a pas relayé l’interpellation des deux frères. Pas de communiqué du parquet. Pas de prise de parole du gouverneur de la région du Nord. Pas de réaction du ministère de la Justice.

Le trafic d’ossements humains est pourtant un phénomène documenté. En janvier 2021, six jeunes avaient été arrêtés pour profanation du cimetière de Pitoa et trafic d’ossements. En mars 2021, trois trafiquants présumés avaient été interpellés dans la région du Centre. En 2024, un homme avait été arrêté à Mbouda après avoir ouvert la tombe de son père, approché par des personnes qui lui avaient promis 14 millions de francs CFA pour les ossements.

Le phénomène est récurrent. Les arrestations aussi. Les condamnations, en revanche, sont rares. Et les peines, quand elles tombent, ne dissuadent personne. Un trafiquant qui risque 100 000 francs CFA d’amende pour un butin qui peut atteindre 15 millions n’a aucune raison rationnelle d’arrêter.

C’est peut-être là que se situe la vraie histoire de Pitoa. Pas dans l’acte, aussi macabre soit-il. Mais dans l’écart entre ce que le trafic rapporte et ce qu’il coûte à ceux qui se font prendre.

Les deux frères sont en garde à vue. Ils n’ont pas été formellement inculpés au moment d’écrire ces lignes. La gendarmerie poursuit ses investigations pour retrouver l’acheteur et déterminer l’existence d’un réseau plus large.

Une chose est certaine : le corps du cousin, lui, ne sera pas reconstitué. Le crâne et les côtes ont été vendus. Les fémurs, le bassin et les vertèbres ont été saisis. Ce qui reste d’un homme tient désormais dans des scellés de gendarmerie, en attente d’un procès.

Le procès, lui, n’a pas de date. Il n’a même pas de chef d’inculpation définitif. « Profanation de sépulture » est le chef le plus probable. « Trafic d’ossements humains » n’existe pas comme infraction autonome dans le Code pénal camerounais. C’est un vide juridique que les affaires précédentes n’ont pas comblé.

La question n’est pas de savoir si les deux frères seront condamnés. La question est de savoir ce qu’ils risquent vraiment.


Les deux frères ont-ils avoué ?
La gendarmerie n’a pas communiqué sur d’éventuels aveux. Les suspects sont présumés innocents jusqu’à leur condamnation éventuelle par un tribunal. Les éléments présentés par les enquêteurs reposent sur les premières constatations et les objets saisis.

Où est l’acheteur ?
Il est en fuite. La gendarmerie poursuit les investigations pour le localiser et déterminer son rôle exact dans le trafic. Aucune interpellation n’a été annoncée à ce stade.

Quelle peine risquent-ils ?
La profanation de sépulture est punie de 3 mois à 5 ans d’emprisonnement et d’une amende de 10 000 à 100 000 francs CFA. Le trafic d’ossements humains, en tant que tel, ne dispose pas d’une incrimination autonome dans le Code pénal. Les poursuites pourraient être requalifiées ou aggravées selon les éléments de l’enquête.

Le corps du cousin a-t-il été restitué à sa famille ?
Les ossements saisis à Ngousso sont sous scellés. Aucune information n’a été communiquée sur leur restitution éventuelle. La famille du défunt n’a pas pris la parole publiquement.