Plainte contre Cerlin Belinga : un magistrat camerounais accusé d'avoir monnayé la liberté d'une citoyenne au Tribunal militaire de Yaoundé. Révélations.

Une plainte nominative déposée en juillet 2025 accuse l'ancien Commissaire du Gouvernement près le Tribunal militaire de Yaoundé d'avoir exigé cinq millions de francs CFA pour remettre en liberté une femme détenue arbitrairement, dans l'ombre de l'affaire Fouda-Mbapou.

Le lieutenant-colonel magistrat Cerlin Belinga a été muté du Tribunal militaire de Yaoundé vers Maroua le 31 août 2026. La décision est tombée en pleine affaire Martinez Zogo, ce procès qui empoisonne la justice camerounaise depuis trois ans.

Mais un autre dossier le poursuit. Une plainte déposée le 14 juillet 2025 devant le Conseil Supérieur de la Magistrature et l'Inspection Générale des Armées décrit un mécanisme d'extorsion présumé. Cinq millions de francs CFA contre une libération. Une fausse couche pendant la détention. Des menaces de fabrication de preuves.

Le Dr Olive Ngobo Elok, experte en relations internationales, affirme avoir vécu ce chantage de l'intérieur. Elle a décidé de tout documenter, tout dénoncer. Son récit, que nous avons pu consulter et recouper partiellement, met en cause un système. Pas seulement un homme.

Un magistrat, deux ans de pouvoir au parquet militaire

Le lieutenant-colonel Cerlin Belinga a dirigé le parquet du Tribunal militaire de Yaoundé pendant plusieurs années. En tant que Commissaire du Gouvernement, il représentait le ministère public dans toutes les affaires sensibles, y compris le procès de l'assassinat de Martinez Zogo, ouvert en mars 2024.

Son départ, annoncé par décret présidentiel le 31 août 2026, n'a pas été présenté comme une sanction. Il a été promu vice-président du Tribunal militaire de Maroua, dans l'Extrême-Nord, cumulativement avec les fonctions de juge d'instruction. Le communiqué officiel évoque un réaménagement. Rien de plus.

Le timing, lui, pose question. La mutation intervient alors que le procès Zogo entre dans une phase critique, avec l'audition de témoins clés et la projection de vidéos de torture qui ont bouleversé l'audience. Belinga quitte le dossier en pleine procédure.

Joint par téléphone, un magistrat en poste à Yaoundé, qui a requis l'anonymat, confirme que « ce type de mouvement en pleine audience n'est pas courant ». Il ajoute : « Ça peut être une promotion. Ça peut aussi être une manière de retirer quelqu'un du feu sans le brûler. » Impossible, à ce stade, de trancher.

L'affaire Fouda-Mbapou : la matrice d'un système

Pour comprendre la plainte du Dr Ngobo, il faut remonter à l'été 2024. Le 28 août, la gendarmerie nationale annonce l'arrestation de sept personnes soupçonnées d'avoir usurpé l'identité du vice-amiral Joseph Fouda, conseiller spécial du président Paul Biya. Le parquet militaire parle d'un « réseau mafieux » qui aurait soutiré de l'argent en échange de fausses promesses de nominations.

Parmi les personnes interpellées figure le Dr Olive Ngobo. Elle affirme aujourd'hui n'avoir « aucun lien » avec ce réseau. Dans une déclaration publique datée du 24 septembre 2026, elle soutient que « il n'existe aucun groupe mafieux au Cameroun qui usurpe l'identité du vice-amiral Fouda ». Selon elle, le nom et le grade du haut gradé auraient été utilisés par des proches du pouvoir lui-même, à des fins frauduleuses.

Nous n'avons pas pu vérifier de manière indépendante cette allégation. Ce qui est établi, c'est que l'affaire a pris une ampleur considérable. En septembre 2026, quinze mandats d'arrêt ont été délivrés contre des personnes présentées comme membres du réseau présumé d'usurpateurs. La nièce de la première dame serait citée dans le dossier, selon plusieurs sources concordantes, information que nous n'avons pas pu confirmer auprès des autorités judiciaires.

« Cinq millions ou la prison » : le récit d'une nuit

Le Dr Ngobo affirme avoir été placée en garde à vue pendant trente jours, puis détenue pendant quarante-neuf jours au total. Elle décrit des conditions sanitaires déplorables et une fausse couche survenue pendant sa détention, sans accès aux soins.

C'est dans ce contexte qu'elle situe la rencontre avec Cerlin Belinga. Fin août 2024. Les locaux du Tribunal militaire de Yaoundé. L'attente de neuf heures à dix-sept heures. Puis l'entretien individuel avec le Commissaire du Gouvernement.

Son récit, qu'elle a livré par écrit et que nous avons pu consulter, décrit un ultimatum. Selon elle, Belinga lui aurait posé un choix simple : déverrouiller ses téléphones ou aller en prison. Et si elle refusait, il brandissait la menace de la « fabrication de preuves »  notamment une implication dans l'assassinat du journaliste Martinez Zogo.

Le Dr Ngobo affirme avoir porté ces faits à la connaissance des autorités compétentes. Aucun procès-verbal d'audition n'a été rendu public à ce jour.

Vers vingt-trois heures, toujours selon son récit, Belinga aurait exigé le versement de cinq millions de francs CFA en contrepartie de sa remise en liberté. La somme n'a pas été versée. Un appel du ministre Joseph Beti Assomo, alors ministre délégué à la Présidence chargé de la Défense, aurait ordonné sa détention provisoire à Kondengui, « pour sauver l'honneur du vice-amiral » après la présentation médiatique du groupe.

Un système, pas un homme

La plainte du Dr Ngobo ne vise pas seulement Cerlin Belinga. Elle cite également la magistrate MVOA NDZIE Berthe, épouse TAMBE EBOT, juge d'instruction au Tribunal militaire de Yaoundé, présentée comme « exécutante des ordres iniques ». La plainte a été déposée le 14 juillet 2025 devant le Conseil Supérieur de la Magistrature et l'Inspection Générale des Armées.

En 2024, le Conseil Supérieur de la Magistrature avait déjà indiqué que plus de 800 enquêtes disciplinaires étaient en cours contre des magistrats camerounais. Le nombre donne la mesure du problème. Il ne dit rien de son traitement.

Le Cameroun se classe 139e sur 143 pays pour l'absence de corruption dans l'indice WJP Rule of Law 2025. Le système judiciaire est régulièrement décrit comme l'un des plus perméables aux pots-de-vin, des conclusions confirmées par plusieurs rapports d'organisations internationales.

Pour le Dr Ngobo, l'affaire dépasse sa personne. « Lorsqu'un système s'orchestre pour vous détruire, il instrumentalise et mobilise sans hésitation tous les leviers de la société », écrit-elle dans le document qu'elle dit avoir adressé aux autorités.

Ce qui est établi, ce qui ne l'est pas

Plusieurs faits sont confirmés par des sources publiques :

- Cerlin Belinga a bien été Commissaire du Gouvernement près le Tribunal militaire de Yaoundé.
- Il a été muté à Maroua par décret présidentiel du 31 août 2026.
- L'affaire Fouda-Mbapou existe. Des mandats d'arrêt ont été délivrés en septembre 2026.
- Le Dr Ngobo a été détenue et affirme avoir perdu une grossesse pendant cette période.

D'autres éléments relèvent de l'allégation :

- L'exigence de cinq millions de francs CFA n'a pas été confirmée par une source indépendante.
- L'appel du ministre Joseph Beti Assomo est rapporté par la plaignante, sans confirmation officielle.
- Les menaces de fabrication de preuves reposent sur le seul témoignage du Dr Ngobo.

Le procès Zogo, angle mort du dossier

L'affaire Martinez Zogo a révélé un système de corruption et de manipulations au plus haut niveau de l'État. Le journaliste avait été enlevé en janvier 2023 devant un poste de gendarmerie à Nkolkodi, torturé, puis tué. Le procès devant le Tribunal militaire de Yaoundé a mis au jour des liens entre l'appareil sécuritaire et des intérêts privés.

Dans ce contexte, la mutation de Cerlin Belinga au moment où le procès se poursuit nourrit les interrogations. Le nouveau Commissaire du Gouvernement, le lieutenant-colonel André Éric Atemengue Omgba, hérite d'un dossier brûlant. Personne ne sait s'il poursuivra dans la même direction.

Une question reste posée : pourquoi le départ d'un magistrat accusé d'extorsion se traduit-il par une promotion dans une autre juridiction ? Aucune réponse officielle n'a été apportée.


Pourquoi Cerlin Belinga a-t-il quitté le Tribunal militaire de Yaoundé ?
Officiellement, il a été muté dans le cadre d'un réaménagement des juridictions militaires. Il est désormais vice-président du Tribunal militaire de Maroua. La mutation est intervenue en pleine affaire Martinez Zogo.

Quelles sont les accusations contre lui ?
Une plainte déposée le 14 juillet 2025 l'accuse d'avoir exigé cinq millions de francs CFA pour libérer une détenue, et d'avoir menacé de fabriquer des preuves contre elle. Ces accusations n'ont pas encore été jugées.

L'affaire Fouda-Mbapou, c'est quoi ?
C'est une procédure pour usurpation d'identité visant des personnes accusées d'avoir utilisé le nom du vice-amiral Joseph Fouda pour escroquer des victimes. Le Dr Ngobo, qui figure parmi les personnes mises en cause, affirme en être elle-même une victime.

Où en est le procès Martinez Zogo ?
Le procès se poursuit devant le Tribunal militaire de Yaoundé. Dix-sept accusés ont été renvoyés devant la juridiction. Des vidéos de torture ont été projetées à l'audience en juin 2026.