Une dette de 21 milliards FCFA documentée par le ministère de l’Eau et de l’Énergie, une cinquantaine de policiers entendus au GSO, un commissaire divisionnaire déféré au TCS : l’affaire du carburant policier camerounais révèle les failles d’un système.

Le Cameroun a consommé 22,7 millions de litres de carburant pour sa police, prélevés sur les réserves stratégiques du pays, pour une dette documentée de 21 061 896 338 FCFA au 6 octobre 2026. Une cinquantaine de policiers sont auditionnés. Un commissaire divisionnaire a été déféré devant le Tribunal criminel spécial.

Mais derrière les chiffres, il y a un ranch à Nkoteng. Un complexe hôtelier. Des soutes privées. Et une question qui circule dans les couloirs de la DGSN : qui a vraiment profité du système ?

L’alerte venue du ministère

Tout commence par une lettre. Datée du 6 octobre 2026, signée du ministre de l’Eau et de l’Énergie, Gaston Eloundou Essomba, adressée au secrétaire général de la Présidence de la République. Le document, que nous avons pu consulter, est sans ambiguïté : la Société camerounaise des dépôts pétroliers (SCDP) a épuisé ses stocks stratégiques pour alimenter la police. La DGSN n’a pas payé. La dette est précise au franc près.

21 061 896 338 FCFA.

Ce chiffre correspond à 22 765 mètres cubes de produits pétroliers, soit 22,7 millions de litres, prélevés sur des réserves destinées à la sécurité nationale. Une partie de ces volumes n’appartenait même pas à l’État : ils étaient stockés dans les dépôts de la SCDP pour le compte de marketers privés. Ces opérateurs réclament désormais leur dû.

La SCDP est prise en étau. Elle doit rendre des comptes à des entreprises privées. Elle n’a plus de stocks. Elle n’a pas été payée pour ce que la police a consommé.

Des documents qui remontent à 2022

L’affaire ne date pas d’hier. Des documents budgétaires du ministère des Finances, datés d’août 2022 et de mai 2023, mentionnent déjà une « dette flottante » liée à la consommation de carburant de la police, avec un besoin de réconciliation entre Sonara et la DGSN. Ni l’un ni l’autre de ces documents ne précise le montant concerné ni le résultat des vérifications prévues.

Une autre pièce s’ajoute au dossier. Une convention signée par le ministère des Finances avec la société Neptune Oil, pour un montant de 4 875 520 000 FCFA. Objectif : remplacer 5 860 mètres cubes de carburant consommés par la police en 2022 et 2023. La dépense a été « dûment engagée, vérifiée et autorisée au paiement ». Elle n’a jamais été payée. Neptune Oil attend toujours.

Ce que ces documents établissent, c’est que les autorités savaient. Depuis au moins 2022. Et que rien n’a été réglé.

Une cinquantaine de policiers dans la tourmente

L’enquête judiciaire, elle, a basculé ces dernières semaines. Selon plusieurs sources concordantes, une cinquantaine de policiers ont été interpellés et auditionnés au Groupement spécial d’opérations (GSO) à Yaoundé. Le dossier est entre les mains du Tribunal criminel spécial (TCS).

Parmi les personnes déférées : le commissaire divisionnaire Henrick Walter Elouna, ancien responsable de la Division régionale de la police judiciaire du Sud. Il devra répondre des faits qui lui sont reprochés. À ce stade, aucune décision de justice n’a été rendue. Il bénéficie de la présomption d’innocence.

Ce que disent les policiers entendus, selon les comptes rendus relayés par plusieurs médias camerounais, dépasse le cadre d’une simple négligence administrative. Ils évoquent un système organisé. Un tribut trimestriel d’un milliard de FCFA qui remonterait jusqu’au Délégué général à la Sûreté nationale, Martin Mbarga Nguele. Un carburant stocké dans un ranch privé à Nkoteng, dans la Haute-Sanaga, avant d’être réinjecté dans le circuit commercial via des stations-services complices.

Le « lampiste » et la colère

Un mot revient dans les dépositions : « lampistes ». Les policiers interpellés affirment qu’ils ne sont que les exécutants d’un système qui profiterait à de plus hauts responsables. Des voix s’élèvent au sein de la police pour dénoncer une justice à deux vitesses.

Dans un texte anonyme d’une rare violence, relayé par plusieurs médias, un policier menace : « Que les magistrats du TCS mettent aux arrêts le DGSN Martin Mbarga Nguele et son épouse Philomène Mbarga Nguele, s’ils ne veulent pas de soulèvement au sein de la police nationale. » Le texte décrit un réseau tentaculaire impliquant des membres de la belle-famille du DGSN, des hauts gradés et des receleurs.

La menace est explicite. Elle donne la mesure de la tension.

Ce que l’affaire dit du système

Au-delà des responsabilités individuelles, l’affaire met en lumière une mécanique. Le ministère de l’Eau et de l’Énergie le reconnaît lui-même dans sa note : le recours à un marketer privé intermédiaire pour approvisionner la police était « inadapté ». La solution préconisée : transférer la charge de l’approvisionnement en carburant de la police nationale à Tradex S.A., le modèle déjà en vigueur pour le ministère de la Défense et la Garde présidentielle.

Mais Tradex ne réglera pas la question de la dette. Ni celle des 4,8 milliards FCFA que l’État doit à Neptune Oil. Ni celle des marketers privés qui réclament leurs volumes.

Ce qui reste en suspens

L’enquête doit encore préciser les responsabilités exactes. Le TCS devra démêler ce qui relève de la négligence administrative, de la mauvaise gestion et, le cas échéant, du détournement pur et simple.

Une question reste ouverte : pourquoi des documents budgétaires signalaient-ils le problème dès 2022 sans qu’aucune solution durable ne soit mise en œuvre ?

Le dossier est désormais entre les mains de la justice. À Nkoteng, le ranch et le complexe Sanaga Beach sont toujours là. À Yaoundé, les policiers auditionnés attendent. Et la dette, elle, ne bouge pas.


Qui est visé par l’enquête sur le carburant de la police camerounaise ?
Le commissaire divisionnaire Henrick Walter Elouna, ancien responsable de la police judiciaire du Sud, a été déféré au TCS. Une cinquantaine de policiers sont auditionnés au GSO à Yaoundé. Le nom du DGSN Martin Mbarga Nguele est cité dans des dépositions, mais aucune mise en examen le concernant n’a été rendue publique.

Combien l’État camerounais doit-il pour le carburant de sa police ?
Le ministère de l’Eau et de l’Énergie documente une dette de 21 061 896 338 FCFA au 6 octobre 2026, correspondant à 22 765 mètres cubes de produits pétroliers. Une convention de 4,875 milliards FCFA avec Neptune Oil, autorisée mais non payée, s’y ajoute.

Pourquoi les réserves stratégiques ont-elles été utilisées ?
La Présidence avait prescrit la fourniture continue de carburant aux forces de police. La SCDP a puisé dans ses stocks stratégiques pour honorer cette instruction, sans être payée en retour. Ces stocks contenaient aussi du carburant appartenant à des marketers privés.

Quelles suites possibles pour l’affaire ?
Le TCS doit déterminer les responsabilités pénales. Le ministère de l’Eau et de l’Énergie propose de transférer l’approvisionnement à Tradex. La dette reste due. Les marketers privés réclament leurs volumes.