Dix ans après le début de la crise anglophone, Sisiku Ayuk Tabe, depuis la prison de Kondengui, maintient sa ligne : sans dialogue réel, aucune solution ne peut émerger. Une position que la cassation de sa condamnation à perpétuité rend plus audible que jamais.

Il y a une phrase qui revient dans les couloirs de Kondengui, et qui dérange. Une phrase que les diplomates occidentaux répètent en off, que les avocats des détenus anglophones murmurent, que les familles de victimes finissent par admettre : dix ans après, personne n'a gagné. Ni les armes de Yaoundé. Ni les factions séparatistes. Le constat, lui, ne date pas d'hier. Mais il prend une autre ampleur quand c'est l'homme que l'État a voulu faire taire qui le formule.

Dix ans, et une crise qui n'a jamais vraiment changé de nature

Octobre 2016. Des avocats en toge noire manifestent à Bamenda. Des enseignants dénoncent la marginalisation du sous-système anglophone. Personne, à Yaoundé, n'imagine alors que la fronde corporatiste va devenir l'un des conflits les plus meurtriers de la région.

Dix ans plus tard, le bilan humain reste lourd. Plusieurs ONG évoquent plus de 6 000 morts et des centaines de milliers de déplacés. Le nombre exact de victimes n'est pas connu. Il n'y a jamais eu de registre officiel.

En 2019, Paul Biya convoque un « Grand Dialogue National ». Le statut spécial pour les deux régions anglophones en sort. Les groupes séparatistes les plus radicaux n'y participent pas. Sept ans après, le constat est mitigé. Les deux régions restent largement sinistrées.

Les faits : ce qu'Ayuk Tabe dit, et ce que ça signifie

La déclaration signée du 27 mai 2026, rendue publique alors que le gouvernement annonçait une ouverture au dialogue, pose sept conditions. Retrait de l'armée du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Libération de tous les prisonniers de la crise. Présence de l'ONU comme arbitre. Observateurs britanniques et français. Lieu neutre, hors du Cameroun et de l'« Ambazonie » : New York, Genève ou Addis-Abeba.

Ces conditions sont maximalistes. Elles supposent que Yaoundé accepte de traiter avec Ayuk Tabe comme avec un belligérant, pas comme avec un détenu. C'est précisément là que le bât blesse.

Joint par téléphone, un avocat impliqué dans le dossier des « NERA 10 », qui a requis l'anonymat, résume : « Le gouvernement veut parler à des séparatistes repenti(e)s, pas à un président autoproclamé. Ayuk Tabe veut parler d'égal à égal. Entre les deux, il n'y a pas de pont. Pour l'instant. » Cette analyse est une opinion de source anonyme, pas un fait établi.

Pourquoi la cassation change la donne

Le 19 mars 2026, la Cour suprême du Cameroun a annulé l'arrêt de la Cour d'appel du Centre qui avait confirmé la réclusion à perpétuité d'Ayuk Tabe et de neuf coaccusés. La décision a été qualifiée d'« historique » par les avocats de la défense. Me Akere Muna a parlé d'un « courage » judiciaire, reconnaissant implicitement que le procès initial, nocturne, n'avait pas permis aux accusés de s'exprimer.

Mais la cassation ne signifie pas libération. L'affaire a été renvoyée devant la Cour d'appel du Centre, dans une composition différente, pour un nouveau procès. Les accusations de sécession, terrorisme et hostilité envers l'État restent les mêmes. Le politologue Njoya Moussa, cité par RFI, émet une réserve : Ayuk Tabe a peut-être moins d'emprise sur les groupes armés qu'on ne le pense.

Autrement dit : la Cour suprême a ouvert une porte. Elle n'a pas dit ce qu'il y avait derrière.

Un mouvement divisé, un gouvernement sans stratégie claire

Sur le terrain, la situation sécuritaire reste tendue. Le 28 septembre 2026, le Premier ministre Joseph Dion Ngute a appelé à Buea à « mettre un terme à l'engrenage des violences ». Le même jour, des enlèvements d'enseignants et des menaces contre des écoles étaient signalés dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. Le 1er octobre, une opération « ville morte » a confirmé que les groupes séparatistes imposent encore leur calendrier à une partie de la population.

Du côté séparatiste, les divisions s'aggravent. En février 2026, Ayuk Tabe a annoncé depuis sa cellule qu'il reprenait la direction du « gouvernement » de l'Ambazonie, avant d'être contesté par ses propres camarades. En septembre 2026, des responsables du mouvement lui ont publiquement retiré tout pouvoir décisionnel. Le leader historique est-il encore le leader ? La question n'est pas tranchée.


Sisiku Ayuk Tabe est-il toujours condamné à perpétuité ?
Non. La Cour suprême a cassé cette condamnation le 19 mars 2026. Il reste détenu, mais son dossier doit être rejugé par la Cour d'appel du Centre. Une condamnation définitive n'existe plus juridiquement à ce jour.

Pourquoi le gouvernement ne dialogue-t-il pas directement avec lui ?
Yaoundé n'a jamais reconnu Ayuk Tabe comme un interlocuteur légitime. Le gouvernement préfère les « dialogues communautaires » et les médiations locales, qu'il juge plus sûres politiquement. Les séparatistes les plus radicaux refusent, eux, toute discussion qui ne porte pas sur l'indépendance.

La crise anglophone est-elle terminée ?
Non. Les violences persistent dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. Les écoles sont régulièrement menacées. Les déplacements de population continuent. La paix n'est pas rétablie.

Que peut changer le nouveau procès d'Ayuk Tabe ?
Sur le plan judiciaire, il peut aboutir à un acquittement, à une nouvelle condamnation ou à une libération conditionnelle. Sur le plan politique, un procès public et contradictoire obligerait Yaoundé à exposer sa version des faits. Ce serait une première en dix ans.