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Martinez Zogo : Ayissi Nanga, témoin en sursis

Le lieutenant-colonel Parfait Ayissi Nanga, 36ᵉ témoin de l’accusation dans le procès de l’assassinat de Martinez Zogo, a accusé l’un des principaux accusés, Martin Savom, d’avoir commandité une tentative d’assassinat contre lui en août 2026, tout en impliquant des proches du pouvoir dans les zones d’ombre de l’enquête.

Il y a des scènes qui ne s’inventent pas. Le 13 octobre 2026, un homme en uniforme de lieutenant-colonel franchit la porte de la salle d’audience du Tribunal militaire de Yaoundé. Il tremble. Il demande la parole. Et il dit une phrase que les habitués de ce tribunal n’avaient jamais entendue : « Je rends grâce à Dieu de m’avoir permis de venir témoigner en vie ». Treize jours plus tard, le lundi 26 octobre, ce même homme est à la barre. Il ne tremble plus. Il accuse. Et ce qu’il dit, cette fois, a un nom.

L’affaire qui ne peut pas être enterrée

Le 22 janvier 2023, le Cameroun découvrait avec effroi les images du corps nu et supplicié d’Arsène Salomon Mbani Zogo, dit Martinez Zogo, journaliste et patron de la radio Amplitude FM, retrouvé dans un terrain vague à Soa, en périphérie de Yaoundé. Il avait été enlevé cinq jours plus tôt, le 17 janvier 2023, devant un poste de gendarmerie. Son corps portait des traces de torture. L’affaire a été qualifiée d’« affaire d’État », impliquant des responsables des services de renseignement, la DGRE, comme exécutants présumés, et des figures de l’establishment politique et économique comme commanditaires présumés.

Le procès s’est ouvert en 2024 devant le Tribunal militaire de Yaoundé. Il avance par à-coups, entre renvois, révélations et incidents. En octobre 2026, il est entré dans une phase nouvelle. Le 13 octobre, le lieutenant-colonel Ayissi Nanga, ancien commandant du groupement de gendarmerie du Mfoundi et membre de la commission d’enquête mixte sur l’assassinat, a fait irruption dans la salle d’audience pour réclamer la protection du tribunal. Il a affirmé détenir « toutes les preuves » sur l’affaire et sur ses « véritables commanditaires ». Il a dit craindre pour sa vie.

Quatre jours plus tard, le 17 octobre, il était interpellé et conduit au Secrétariat d’État à la Défense (SED), avant d’être libéré le lendemain, selon RFI, sur instruction du président de la République. Cette séquence a suscité une vive controverse, certains observateurs y voyant une manœuvre d’intimidation pour tronquer son témoignage.

Le 26 octobre, il est revenu. Cette fois, pour déposer.

Ce que le colonel a dit à la barre

Dès l’ouverture de sa déposition, le climat est monté d’un cran. Le lieutenant-colonel Ayissi Nanga a commencé par un acte de grâce, puis a planté le décor : « Merci au Tribunal militaire de m’avoir mis une sécurité rapprochée. Heureusement pour moi, j’ai senti la main protectrice du TM, qui, je l’espère, ne m’abandonnera pas au cours de mon témoignage. »

Le cœur de son accusation tient en une phrase, rapportée par plusieurs médias : « M. Savom a tenté de me faire assassiner dans la nuit du 19 au 20 août à Ebolowa. » Martin Savom, ancien maire de Bibey, est l’un des accusés dans le dossier Martinez Zogo. Il est poursuivi pour son rôle présumé dans l’assassinat du journaliste.

Selon le récit du colonel, les manœuvres d’approche ont commencé bien avant. Il évoque un certain « Dany », qui l’aurait abordé « sous l’apparence du fils du Ministre d’État, Secrétaire général de la Présidence de la République ». Il aurait été convié à un rendez-vous à Ebolowa, dans la résidence d’un militaire appartenant au Bataillon d’Intervention Rapide (BIR), un lieu qu’il a jugé suspect, aucun soldat de cette unité n’étant censé y résider. On lui aurait promis qu’il y serait reçu par son père, dans la plus stricte intimité.

Le colonel affirme également que ces tractations ont été enregistrées. Et il a été plus loin : il a dénoncé une « arrestation répressive » dont les motifs ne lui auraient « jamais été communiqués ».

Pourquoi ce témoignage est plus qu’un rebondissement

Ce que le lieutenant-colonel Ayissi Nanga apporte au procès n’est pas seulement une accusation contre un accusé déjà en détention. C’est un récit cohérent sur la mécanique de l’intimidation.

Premier élément : son éviction de la commission d’enquête. Il affirme avoir été écarté après avoir demandé aux opérateurs de téléphonie mobile Camtel, Orange, MTN d’établir l’origine d’une coupure d’Internet survenue pendant l’opération du commando de la DGRE. Une coupure ciblée, de deux heures. Identifier l’autorité qui avait ordonné cette coupure, c’était poser la question qui dérange : qui, au sommet, savait et a couvert ? Son éviction, si elle est confirmée, suggère que la réponse à cette question était gênante.

Deuxième élément : la tentative d’assassinat alléguée à Ebolowa. Si elle est établie, elle signifie que, malgré leur incarcération, certains accusés continuent de disposer de moyens d’action à l’extérieur. Et que les témoins clés sont des cibles.

Troisième élément : les enregistrements. Des audios attribués à une conversation entre Ayissi Nanga et Martin Savom ont circulé sur les réseaux sociaux à partir du 15 octobre. Selon Jeune Afrique, l’un d’eux dure un peu plus de onze minutes. On y entendrait Savom promettre au colonel de lui « tailler sur mesure » le poste de son choix. Ces enregistrements n’ont pas été authentifiés. Mais leur simple existence, dans un procès où les preuves matérielles sont rares, pèse.

« Le témoignage d’Ayissi Nanga ne prouve pas la culpabilité de Savom dans l’assassinat de Martinez Zogo », résume un juriste spécialisé en droit pénal international, joint par téléphone, qui a requis l’anonymat. « Il prouve autre chose : que des pressions existent, et qu’elles sont suffisamment crédibles pour qu’un officier supérieur demande la protection du tribunal. C’est un signal. Pas une preuve. » .

Un procès qui devient un test pour l’État de droit

Le procès Martinez Zogo n’est plus seulement le procès de l’assassinat d’un journaliste. Il est devenu le procès de la capacité du Cameroun à juger une affaire d’État sans que les témoins soient intimidés, les preuves enterrées et les commanditaires protégés.

L’interpellation du colonel Ayissi Nanga le 17 octobre, quatre jours après son appel à la protection, puis sa libération sur instruction présidentielle, selon RFI, envoie un double message. D’un côté, l’État peut arrêter un témoin clé. De l’autre, il peut le libérer. Entre les deux, il y a un signal : le pouvoir garde la main.

La question qui se pose désormais est simple : le tribunal militaire entendra-t-il le colonel Ayissi Nanga jusqu’au bout ? Et si oui, ses déclarations seront-elles suivies d’effets, ou resteront-elles, comme tant d’autres dans cette affaire, des paroles sans conséquence ?


Qui est le lieutenant-colonel Ayissi Nanga ?
C’est un officier supérieur de la gendarmerie camerounaise, ancien commandant du groupement du Mfoundi et l’un des premiers enquêteurs sur l’assassinat de Martinez Zogo. Il a été écarté de la commission d’enquête mixte après avoir demandé des vérifications sur une coupure d’Internet ciblée pendant l’opération du commando de la DGRE.

Que reproche-t-il à Martin Savom ?
Il l’accuse d’avoir commandité une tentative d’assassinat contre lui dans la nuit du 19 au 20 août 2026 à Ebolowa. Il affirme également que Savom a tenté de le manipuler en lui promettant un poste.

Martin Savom est-il condamné ?
Non. Il est accusé et détenu dans le cadre du procès Martinez Zogo. Les accusations portées par Ayissi Nanga n’ont pas été jugées. La présomption d’innocence s’applique.

Le procès peut-il encore établir la vérité ?
C’est la question. Le témoignage d’Ayissi Nanga est un élément nouveau. Mais tant que les témoins sont intimidés et que les preuves matérielles restent fragiles, l’issue reste incertaine.

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