LE PROF OLIVIER BILE SUR TIMES TV : LE CAMEROUN A BESOIN D’UNE PROFONDE REFONDATION POLITIQUE
© Afriksurseine : Calvin Djouari | 12 oct. 2026 22:40:00 | 296Le professeur Olivier Bilé a effectué un passage remarqué sur la nouvelle chaîne Times TV, où il était l’invité du journaliste Saint Séverin dans l’émission » Télé Soir « . Dès les premières minutes, il a tenu à remercier ses hôtes pour leur invitation et à saluer l’élégance du cadre qui l’accueillait, un environnement télévisuel agréable dont j’avais moi-même, autrefois, célébré la qualité. Mais très vite, derrière les civilités d’usage, l’entretien a pris la profondeur d’un véritable débat sur l’avenir du Cameroun. Interrogé sur l’univers politique national, Olivier Bilé n’a pas cherché les formules de circonstance. Selon lui, la démocratie camerounaise demeure encore embryonnaire dans sa pratique, notamment lorsqu’on la compare à certains modèles étrangers comme ceux de l’Allemagne, du Japon ou de la Corée du Sud, où la stabilité des institutions et la culture démocratique ont accompagné le développement économique et social. Il estime que la vie politique camerounaise reste traversée par trop de dysfonctionnements, d’aberrations et de pratiques éloignées des exigences d’un État moderne.
C’est précisément de ce constat qu’est né Kairos, mouvement qu’il présente comme une plateforme de réflexion et d’action destinée à promouvoir une profonde refondation politique et institutionnelle. Derrière le mot » refondation » se trouve finalement une question beaucoup plus vaste. Comment réconcilier le citoyen avec la politique lorsque celle-ci cesse d’être perçue comme un service rendu à la collectivité pour devenir, dans l’imaginaire populaire, le territoire des ambitions personnelles ? Olivier Bilé entend répondre à cette interrogation en rassemblant différentes composantes de la société. Il évoque ainsi Kairos Élite, Kairos Jeunes, Kairos Diaspora et un mouvement féminin encore en gestation. Il cite plusieurs personnalités qu’il associe à cette dynamique, parmi lesquelles Albert Amougou, Jean-Pierre Djemba, ancien militant de l’UPC et proche de Woungly Massaga de regretté mémoire.
Au Cameroun, il mentionne notamment le professeur Jean-Emmanuel Pondi et des journalistes tels que Serge Alain Godong, Mahamoudou Ngamdji et Manga Sou. Sa volonté affichée est de s’appuyer davantage sur la société civile, car il porte un jugement particulièrement sévère sur une partie de la classe politique camerounaise, qu’il décrit comme un univers miné par les rivalités et les intérêts contradictoires. Lorsque Saint Séverin lui demande comment il espère réussir avec Kairos là où ses précédentes initiatives, notamment ATT, n’ont pas atteint tous leurs objectifs, Olivier Bilé répond par une métaphore qui résume assez bien la philosophie qu’il revendique. Il se considère comme un marathonien et non comme un sprinteur. Dans un environnement politique qu’il juge difficile et parfois hostile au changement, un premier revers ne saurait signifier la fin du combat. Cette conception du temps politique mérite qu’on s’y arrête, car les grandes transformations historiques sont rarement l’œuvre de l’impatience. Elles naissent souvent d’idées longtemps minoritaires, parfois combattues, avant que les circonstances ne leur donnent une nouvelle résonance.
C’est également dans cette perspective qu’Olivier Bilé défend l’idée d’un » club des doyens » susceptible d’accompagner une éventuelle transition. Il convoque ici la sagesse traditionnelle africaine selon laquelle, lorsque les chemins deviennent confus et que la communauté ne parvient plus à se parler, les anciens peuvent ramener la parole au centre du village. Il voit ainsi dans des personnalités expérimentées, parmi lesquelles le doyen d’âge du Sénat René Ze Nguele, des figures susceptibles, selon sa conception, de contribuer à une table ronde nationale de refondation. Il ne s’agirait pas de confier éternellement le pays aux anciens, mais de tirer parti de leur expérience afin de créer les conditions d’un passage vers une nouvelle génération. A Francine Ateba, qui l’interroge sur cette fascination que le pouvoir exerce parfois sur ceux qui le détiennent, au point de devenir presque une douceur dont on ne veut plus se séparer, Olivier Bilé répond que les réformes sont désormais incontournables. C’est peut-être là que son propos devient le plus philosophique.
Le pouvoir n’est véritablement démocratique que lorsqu’il accepte sa propre fin. Celui qui gouverne devrait toujours savoir qu’il n’est que le dépositaire provisoire d’une autorité appartenant au peuple. Toute démocratie commence ainsi par une institution et s’accomplit par une culture, celle de l’alternance, de la responsabilité, de la transmission et de la limite. Poursuivant son raisonnement, le professeur revient sur les années 1990 et sur l’ouverture démocratique qui a suivi le discours de La Baule. Il estime que l’importation de certains modèles politiques n’a pas suffisamment tenu compte des réalités historiques, sociologiques et culturelles africaines. Se référant notamment à la pensée du philosophe Fabien Eboussi Boulaga et à des conversations qu’il dit avoir eues avec lui, Olivier Bilé remet en question la manière dont la démocratie électorale a été construite et pratiquée au Cameroun. Pour lui, le problème dépasse largement les individus.
Il ne suffirait donc pas de désigner tel responsable ou tel autre comme la cause unique des difficultés, puisque celles-ci seraient également inscrites dans l’architecture du système. Il rappelle les débats des années 1990 autour de la multiplication des partis politiques. Certains préconisaient alors un nombre limité de grandes formations capables de structurer durablement la vie publique, tandis que d’autres défendaient un pluralisme beaucoup plus large. Olivier Bilé considère que cette fragmentation a parfois favorisé l’émergence de formations fortement liées à des personnalités, à des territoires ou à des appartenances communautaires. Il défend, pour sa part, l’idée d’une vie politique structurée autour de trois grandes forces, estimant qu’une telle configuration pourrait clarifier les projets de société et limiter le nomadisme politique. Cette proposition peut naturellement être discutée, car la démocratie repose aussi sur la liberté d’association et sur le pluralisme. Elle soulève néanmoins une interrogation essentielle.
A quoi sert d’avoir une multitude de partis si ceux-ci ne portent plus des visions suffisamment distinctes de la société ? Le véritable enjeu n’est peut-être pas seulement le nombre des formations politiques, mais leur capacité à produire des idées, à former des militants, à préparer des dirigeants et à replacer l’intérêt général au-dessus de ce qu’Olivier Bilé assimile à la « politique du ventre ». La démocratie ne peut vivre durablement lorsque la politique devient uniquement un moyen d’accéder aux ressources de l’État. Elle retrouve sa noblesse lorsque le pouvoir redevient service, lorsque l’élu se considère comme un serviteur public et lorsque l’engagement retrouve une dimension morale. L’entretien a également conduit Olivier Bilé sur d’autres terrains, notamment celui de la gouvernance sportive.
A propos de la FECAFOOT, il a estimé que des problèmes de gestion et de gouvernance devaient être corrigés, considérant que le football, par son importance nationale, relève d’une responsabilité qui dépasse les querelles individuelles. Il a assuré que le retour à l’ordre et à une gestion plus rigoureuse ferait partie de ses priorités s’il venait un jour à exercer des responsabilités nationales. Mais l’un des moments les plus intéressants de son intervention fut sans doute celui consacré aux grandes figures intellectuelles camerounaises. Interrogé sur son intérêt pour des personnalités parfois considérées comme radicales, à l’image de Mongo Beti, il a rappelé que travailler sur des figures comme comme André Fouda, Victor Kamga, Vroumsia Tchinaye et surtout Joseph Tchundjang Pouemi est un privilège historique. Il s’est longuement arrêté sur ce dernier, économiste majeur de la pensée africaine, dont l’œuvre « Monnaie, servitude et liberté » continue d’alimenter les réflexions sur la souveraineté monétaire, l’emploi et l’indépendance économique du continent.
Pour Olivier Bilé, le Cameroun aurait encore besoin d’intellectuels de cette trempe, capables de penser l’économie au-delà des slogans et d’interroger sans complexe les mécanismes monétaires dont dépend la souveraineté des États. Cette évocation rappelle une évidence trop souvent oubliée. Une nation ne se construit pas uniquement avec des routes, des bâtiments ou des institutions. Elle se construit également avec une pensée, une mémoire et des hommes capables d’imaginer ce qui n’existe pas encore. Même si on a remarqué que certaines de ses formules se font volontairement provocatrices, notamment dans son jugement particulièrement sévère sur l’opposition camerounaise, le passage d’Olivier Bilé sur Times TV aura eu le mérite de replacer les idées au cœur de la conversation politique. Au-delà des adhésions ou des désaccords que peuvent susciter les propositions d’Olivier Bilé, une conviction demeure. Aucun pays ne se renouvelle s’il renonce à interroger son propre fonctionnement. Les nations avancent lorsque des voix différentes acceptent de confronter leurs visions sans transformer leurs divergences en inimitiés.
Le Cameroun n’échappe pas à cette exigence. Son avenir ne dépend pas seulement de ceux qui gouvernent ou aspirent à gouverner, mais aussi de sa capacité collective à faire de la politique non plus l’art de conquérir une position, mais celui de construire un destin commun. Au terme de cette rencontre télévisée, il serait donc réducteur de ne retenir que les critiques adressées à la classe politique ou les ambitions affichées par le mouvement Kairos. L’intérêt de cet échange résidait également dans les interrogations qu’il soulevait sur la place de l’intelligence, de la réflexion et de la responsabilité dans la conduite des affaires publiques. Le Cameroun possède une histoire politique complexe, une grande diversité sociale et culturelle ainsi qu’un patrimoine intellectuel dont les ressources méritent d’être davantage mobilisées. Aucune société ne progresse durablement si elle refuse d’examiner ses contradictions.
La pensée critique ne constitue pas nécessairement une déclaration d’hostilité envers les institutions. Elle peut, au contraire, être une manière de les prendre au sérieux, en refusant de considérer leurs imperfections comme une fatalité. Encore faut-il que cette critique accepte elle-même la contradiction, la vérification des faits et, surtout, l’épreuve des résultats. Car une idée politique, aussi séduisante soit-elle, ne trouve sa véritable valeur que lorsqu’elle affronte la réalité et démontre sa capacité à améliorer la vie de la collectivité. C’est sans doute l’un des enseignements que l’on peut tirer de la prestation du professeur Olivier Bilé sur Times TV. L’universitaire a exposé sa vision, défendu ses convictions et présenté une initiative dont la pertinence devra désormais être appréciée à la lumière de ses réalisations futures. Saint Séverin et les autres intervenants ont, par leurs questions, confronté plusieurs de ses propositions aux réalités de la vie politique camerounaise.
Ce type de débat mérite de trouver toute sa place dans notre paysage audiovisuel. Il rappelle que la télévision peut être autre chose qu’un espace de confrontations superficielles ou de célébration des personnalités. Elle peut devenir un lieu de circulation des idées, de confrontation des arguments et d’éducation citoyenne. Dans une nation où les passions politiques occupent souvent le devant de la scène, il importe de rappeler que le désaccord n’interdit ni l’écoute, ni le respect, ni la réflexion commune. Le destin d’un peuple ne se réduit jamais à l’affrontement des ambitions individuelles. C’est pourquoi il doit cultiver cette capacité essentielle à penser son avenir, à reconnaître ses erreurs et à rechercher, par-delà les divergences, les voies d’un progrès partagé. Avant de quitter le plateau, le professeur Olivier Bilé a également rendu hommage à Jean Manga Onguéné, récemment disparu, rappelant ainsi que certaines figures finissent par dépasser leur époque pour entrer dans la mémoire nationale. Ce moment donnait une dimension particulière à la fin de l’émission, comme si, après avoir longuement parlé de l’avenir, il fallait aussi se retourner vers ceux qui ont contribué à écrire le passé. Ainsi s’achevait un entretien dense où se croisaient politique, économie, démocratie, football, mémoire, journalisme et philosophie.
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